Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/245

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Ce silence de Mercier, à l’heure où la curiosité est la plus excitée, centuple les avantages des ennemis du juif ou des juifs. La presse va faire de Dreyfus un tel monstre, un traître si prodigieux, unique dans l’histoire, que l’opinion, quand elle apprendra enfin la simple vérité, refusera d’y croire. Elle se persuadera que, pour de mystérieuses ou terribles raisons, le ministre ne peut lever qu’un petit coin du voile. La disproportion est telle entre la masse des crimes imputés au misérable, entre cette montagne d’atroces légendes devenues certitudes dans l’âme populaire, et le chiffon de papier, seule charge contre lui, que Mercier, à l’heure du procès, n’osera faire connaître publiquement la pitoyable accusation. Elle s’effondrerait, rien que sous le contraste, dans son néant.

Cette première image d’un homme que se crée le peuple, médaille fondue au creuset de la haine, d’une matière impérissable, reste fixée dans son cerveau. Elle ne s’en effacera pas, ou il y faudra des années, une révolution.

X

Maintenant, à qui eût exprimé un doute, tous avaient à répondre par cent faits avérés, imprimés partout, point démentis, les uns plus affreux que les autres. Il est certain que Dreyfus a vendu ses services à la fois à l’Italie et à l’Allemagne ; il a trahi pour de l’argent[1]. Il ne fut arrêté « qu’après avoir subi un long

  1. Libre Parole, Autorité, Journal, Matin, Temps, Cocarde du 2 novembre ; Patrie du 4 ; Croix du 5 ; etc.