Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/401

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fort, savent, eux aussi, que cette campagne « infâme » contre Mercier a été ordonnée de Berlin. « Crime de lèse-patrie[1] ! »

Cornély, dans le Gaulois, vint à la rescousse de Saint-Genest, s’irritant de l’universelle sottise ; il reprocha à Mercier « d’acclimater dans l’esprit d’une nation, qui a tant besoin de tout son moral, le fantôme démoralisant de la trahison ». Cassagnac, de son côté, poursuivait la lutte.

Déjà, quelques jours auparavant, il avait franchement émis un doute sur la culpabilité de Dreyfus[2] : « Faut-il le dire ? Plus je vais, plus je deviens perplexe. Je me demande si, par hasard, le capitaine Dreyfus ne serait pas innocent. » Il avait avoué ne pouvoir se faire « à la pensée qu’un officier français aurait vendu son pays », et « toute la haine qu’il a pour les juifs ne lui fera pas dire qu’il aime mieux trouver un coupable qu’un innocent sous l’uniforme militaire ». Il n’y a qu’une pièce dans le procès, déniée par Dreyfus et qui divise les experts. Que pèse une expertise ? Cependant Cassagnac feignait de douter de son doute : peut-on imaginer « qu’on aurait arrêté cet officier, chargé d’une telle accusation, livré depuis deux mois au supplice affreux de la flétrissure nationale, cent fois plus terrible que la mort, — lui, un père de famille, ayant femme, enfants, — qu’on aurait torturé, supplicié cet homme vivant, alors qu’on n’était pas certain, archi-certain de sa culpabilité » ?

Tout cela était excellent. Par malheur, même dans cette juste cause, Cassagnac restait lui-même. L’injure blesse parfois celui qu’elle atteint, mais l’habitude invétérée de

  1. Patrie du 13 décembre 1894.
  2. Autorité du 8.