Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/456

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fication aux formations de l’artillerie, qu’il l’avait connue ; et n’ayant pas détenu le manuel de tir, qu’il l’enverrait ou le ferait copier ?

Les incorrections, professionnelles et de style, qui abondent au bordereau, pouvaient-elles être du fait d’un officier dont les connaissances variées, la science militaire étaient reconnues de tous, tournées en griefs contre lui ?

La seule lecture du bordereau, avant toute enquête sur l’écriture, eût dû écarter l’idée qu’un officier d’État-Major, instruit, sortant des grandes Écoles, fût l’auteur de telles pauvretés.

Mais Demange discuta encore, d’un raisonnement serré, les commérages des camarades, dont rien ne subsista, et l’écriture de l’unique document, d’une fatale ressemblance avec celle de l’accusé, dissemblable pourtant par tant de signes caractéristiques. Les experts les plus réputés ont commis, de leur propre aveu, les plus lourdes erreurs. Peut-on condamner un homme sur une expertise contestée ? Et qui les départage ? Bertillon, qui n’est même pas expert, dont personne n’a compris la fantastique démonstration !

Puis, quel mobile au crime ? L’accusation n’en a pas trouvé. Le jeu ? Une note anonyme est au dossier, mais pas un témoin n’a pu être produit. Des femmes ? Aucune liaison coûteuse, pernicieuse, n’a pu être relevée. Il rappela toute la vie de Dreyfus, l’ardeur patriotique qui lui avait fait préférer à de fructueuses affaires la carrière des armes, son zèle au service, ses ambitions déjà couronnées par tant de succès.

Toute la force du plaidoyer était là. Par malheur, cette force, invincible devant la saine raison, s’affaiblissait de toute la sympathie que l’accusé n’avait pas conquise auprès de ses juges.