Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/580

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son dessein. Il les congédia, mais pria Félix Faure, dont l’attitude à son égard avait toujours été correcte, de le venir voir dans la soirée.

Il lui exposa alors les raisons qui le déterminaient, sa conception personnelle de la Présidence de la République. Félix Faure lui répondit qu’il en avait une autre, mais qu’il agirait comme lui, s’il s’en faisait cette idée[1]. Il était sincère, mais il avait, lui aussi, rencontré les sorcières sur la lande.

Casimir-Perier se garda, le lendemain, de consulter ou seulement de prévenir ses amis. Il n’avisa que le président du Sénat, Challemel-Lacour, qui vivement l’objurgua, mais en vain. La nouvelle éclata, dans la soirée, à la surprise de tous[2].

Le 16, les Chambres écoutèrent la lecture du message dans un silence hostile, coupé de murmures. « Si on ne refuse pas un poste au moment du danger, écrivait Casimir-Perier, on ne conserve une dignité qu’avec la conviction de servir son pays. » Il ne se résignait pas « à comparer le poids de ses responsabilités morales et l’impuissance à laquelle il était condamné ».

Le blâme fut universel comme l’étonnement. Ceux-ci l’accusèrent de désertion, ceux-là de caprice. Ceux qui rendaient hommage à la noblesse de la pensée blâmèrent la faiblesse de l’acte.

L’opinion, à l’étranger, ne fut pas moins sévère. Les plus modérés répétaient les mots de défaillance et de couardise morale, de susceptibilité coupable[3]. Les socialistes allemands poussèrent un cri de triomphe :

  1. Je tiens le fait à la fois de Casimir-Perier et de Félix Faure.
  2. 15 janvier 1895.
  3. Daily News, Daily Chronicle, Times, Germania, Étoile belge, etc.