Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/74

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s’appliquèrent aussitôt à comparer l’écriture du bordereau à celles des officiers placés sous leurs ordres ; ils ne remarquèrent aucune ressemblance qui permît d’autoriser le moindre soupçon.

Jusqu’à cette date du 28 septembre, la saisie du bordereau, qu’on appelait alors la lettre missive, n’avait été connue que des grands chefs et de quelques officiers. Dès que le bruit s’en répandit, l’émotion fut extrême. Comme les grands chefs, leurs subordonnés n’eurent pas un doute sur l’origine de la trahison : le traître était de la maison, l’un des leurs. Ils savaient que des fuites avaient été reconnues, depuis quelque temps, à l’État-Major ; deux des notes mentionnées au bordereau étaient relatives à des questions qui étaient à l’étude au ministère. Leur conviction fut instantanée.

Pendant les journées d’incertitude qui suivirent cette révélation, « un malaise poignant se fit sentir[1] », malaise intéressé et patriotique à la fois. « Chacun craint de se voir soupçonné de négligence et qu’une indiscrétion se soit produite dans son service. » Comme un nouveau plan de mobilisation est en élaboration, tout le travail commencé n’a-t-il pas été porté à la connaissance de l’ennemi ? On s’inquiétait des conséquences possibles de cette trahison ; tous maudissaient le traître inconnu, le vouaient à l’exécration.

L’idée ne vint à personne que le traître pouvait être un officier de troupes, ayant des relations dans les bureaux, et que l’enquête devrait s’étendre au dehors du cercle étroit de l’État-Major[2].

  1. Cass., I, 181, Cavaignac ; Cass., I, 126, et Rennes, I, 375, Picquart.
  2. Rennes, I, 373, Picquart : « Si on avait réfléchi, si le sentiment de la responsabilité n’avait pas été si poignant, on aurait pu se dire qu’en dehors du ministère,… » etc. Et Picquart