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ABANDONNÉE

vécu, sa mère aurait été emportée par cette maladie héréditaire.

— Oh ! que l’on devrait se garder d’épouser ces pauvres êtres marqués dès le berceau à disparaître bien jeunes encore ! se murmura l’homme de science. Mais par cette souffrance même qui les fait plus tendres, ils veulent être aimés, et ils le sont doublement.

Et, tout ému, il regardait la jeune femme si touchante dans ses blancs vêtements, avec ce chapelet de perles entre ses mains d’albâtre.

Thérésa vint lui parler tout bas.

— Venez avec nous, mon bien cher comte, ma femme va procéder à la dernière toilette de votre chère Marie. Vous reviendrez près d’elle dès qu’elle sera terminée.

Roger se laissa conduire par l’abbé et le docteur.

*

La pauvre morte avait été mise dans son cercueil, après avoir été veillée par son mari et leurs sincères amis, au milieu des fleurs et des lumières. La bière disparaissait sous les couronnes et les palmes ; chacun, riche comme pauvre, avait tenu à apporter sa gerbe à celle qui s’était fait chérir par son exquise amabilité, son inépuisable charité.

Le comte allait partir pour la ramener en France. Bien souvent Marie lui avait dit :

— Si je meurs avant toi, Roger, promets-moi de me coucher sous la croix de marbre élevée au bord du Gave. Là, je me croirai plus près de ma fille.

Et, fidèle au dernier vœu de la chère disparue, il allait entreprendre le douloureux voyage. Ah ! lorsqu’il la menait du Nord au Midi, si blanche dans ses vêtements de deuil, portant au cœur une douleur toujours lancinante, il croyait avoir gravi son calvaire. La montée la plus douloureuse lui restait encore à franchir. Il repasserait par ces mêmes lieux, avec cette fois, sa bien-aimée couchée dans son linceul.

Lorsque les côtes de France furent en vue, Roger eut une terrible crise de désespoir.

Nul parent ne l’attendait dans son pays natal ; toute sa famille avait disparu, et aussi celle qu’il s’était formée, afin de continuer le nom des Peilrac. Il avait laissé ses nombreux amis sans nouvelles, occupé exclusivement de sa chère malade pendant ces années employées à des voyages sans fin, et personne ne serait là pour le recevoir.

Aussi quelle reconnaissance il éprouvait pour les deux nobles cœurs qui n’avaient pas voulu le voir dans l’isolement en cette épouvantable épreuve. Quelles exquises bontés ils avaient eues pour lui pendant cette longue et douloureuse traversée ! Et maintenant que l’on approchait de Peilrac, avec quelles paroles émues ils relevaient son courage, bien près de sombrer.

Novembre, qui était un véritable mois de printemps à Majorque, se montrait en France dans toute sa morne tristesse. Un vent âpre soufflait dans les grands arbres à peu près dépouillés, élevant sous un ciel noir leurs branches suppliantes, tandis que les feuilles qui en faisaient l’ornement tournoyaient, lamentables papillons, avant d’aller joncher les sentiers.

Le domaine n’avait pas souffert de cette longue absence du comte. Les serviteurs fidèles qu’il y avait laissés n’avaient pas eu besoin de la présence du maître pour y faire régner l’ordre le plus grand.

Ce fut par la large avenue soigneusement entretenue, où les rosiers de Bengale aimés de Marie portaient encore de pâles fleurs, que le cercueil passa, au bruit du jet d’eau, lançant toujours au ciel assombri sa gerbe de perles avec un bruit de sanglots.

Il fut déposé dans le grand salon, avant d’être porté sous la croix de marbre, au bord de ce Gave qui continuait à rouler, insouciant des hommes et de leurs chagrins, ses eaux limpides entre leurs rives verdoyantes.

La veillée funèbre rassembla les amis des environs, bientôt prévenus de ce nouveau deuil.

Le comte, malgré les fatigues du voyage, ne voulut pas délaisser celle qui, le lendemain, allait disparaître à jamais sous la terre froide et noire.

— Laissez-moi près d’elle, disait-il, je la possède encore, je puis appuyer ma tête sur cette bière où elle repose ; bientôt elle sera cachée à mes yeux.

Et comprenant ce désir si naturel chez cet être aimant qui perdait sa dernière affection, le docteur le laissa accomplir ce qu’il appelait son devoir.

L’abbé Coural ne put joindre ses prières et ses regrets à ceux de Roger. Le vénérable prêtre, après une vie toute de charité et d’abnégation, était allé recevoir la récompense éternelle de sa foi qui n’avait jamais douté, qui ne s’était jamais rebutée. Seul, le bon docteur Queltin bénit le dernier sommeil de la petite comtesse qu’il avait soignée jadis avec toute sa science et son entier dévouement.


CHAPITRE VIII

DOULEUR ET JOIE


Il fallait une permission de la préfecture pour inhumer la comtesse dans le parc du domaine. M. de Peilrac avait adressé la veille une carte au sous-préfet, avec quelques mots d’explication. Il voulait éviter toutes les formalités qui auraient entraîné avec elles des retards infinis ; c’est pourquoi il avait préféré demander quelques instants d’entretien à M. des Roulleaux, le sous-préfet de Bayonne.

Roger le connaissait depuis son arrivée dans cette ville ; il avait su apprécier son haut savoir et son extrême amabilité.

En hâte, le fonctionnaire se rendit au château. Le maître du logis le reçut sur le perron, profondément touché de cette marque d’affection.

— Je n’aurais pas voulu obliger personne à quitter Peilrac en ce moment douloureux, mon cher comte ; c’est moi qui devais venir à vous, en vous apportant les plus sincères condoléances de ma femme et les miennes.