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ABANDONNÉE

inconnue. Notre enfant t’a retrouvé, mais elle est bien jeune pour se passer de mère. Ne sépare donc pas ce que la Providence a uni.

Et, transfiguré, le comte se redressa, bien décidé à ne pas souffrir davantage en faisant souffrir sa fille.

Plus de combat contre son propre cœur : la chère morte avait parlé, il lui obéirait. Oui, Mireille était encore bien enfant pour se passer des soins et des caresses d’une femme. Or, quelle mère plus douce, plus aimante, plus distinguée pouvait-il lui donner ?

Il aimait Paule de toute son âme d’isolé ; elle paraissait lui rendre cet amour ; ensemble ils l’étendraient sur le petit être qui les avait réunis, et n’auraient qu’un seul but, son bonheur.

Du reste, s’il le voulait complet, ce bonheur, Roger ne pouvait séparer sa fille de Mlle de Montscorff. Même entre ses bras, le départ serait trop pénible pour elle, s’il lui fallait laisser celle qui avait si bien su prendre son cœur d’enfant.

Il attendrait donc la Communion de Mireille, dont deux semaines à peine le séparait, avant de se déclarer, et ensuite, si Paule l’acceptait, comme il en avait le doux espoir, il retrouverait encore le calme et la sérénité.

*

Le mois de mai était dans toute sa splendeur. Des bouquets d’aubépines neigeuses, comme un hommage à la Vierge bénie honorée chaque soir, s’élevaient sur tous les chemins, au bord des sources, au pied des croix ; des ombellifères, des marguerites, si sveltes et si blanches, constellaient les herbes fines des prairies, et la brise y passait folle et tiède, pour s’envoler en chantant jusqu’à la cime des grands arbres.

L’encens des fleurs ne montait pas seul vers le ciel splendidement drapé d’azur, comme si la Reine des reines y avait étendu son manteau ; la cantilène des alouettes, le gazouillis des hirondelles, le sifflet des merles et des bouvreuils, la chanson harmonieuse des rouges-gorges s’y mêlaient, triomphal hosanna.

Et bientôt, à travers cette nature en fête, les blanches théories des fillettes, celles plus sombres des garçonnets prendraient le chemin de l’église qui, parée et illuminée, les attendait pour le banquet mystique.

Le moment heureux entre tous était arrivé.

Depuis deux jours, Mlles, aidées par Alice, Yvonne et quelques jeunes filles, s’étaient ingéniées pour orner le temple de verdures et de fleurs. Les plantes les plus rares et les plus parfumées ornaient l’autel ; les guirlandes de buis se suspendaient en festons le long des murs, retenant des cartouches et des oriflammes où les saintes initiales s’entrelaçaient ; de tous les angles s’élevaient des palmiers, des aralias, des dracœnas, des araucacias d’une splendeur qui indiquait les soins dont ils étaient entourés dans les serres du château. Et la Vierge rayonnait aussi, toute blanche, sur son trône de fleurs.

Mireille, ainsi qu’un petit papillon capricieux, allait d’un groupe à l’autre, tendant les épingles, les fleurs et les lianes, joyeuse de s’employer à faire bien belle la chapelle où elle allait avoir le bonheur de recevoir son Dieu. Et lorsque tout fut terminé elle s’écria, ravie :

— Pas une église ne sera aussi splendide que la nôtre, pas une !

— Tu exagères un peu, petite fille, lui répondit Paule en souriant. Nous n’avons pu, hélas ! donner à notre modeste église les ornements qui lui manquent.

— Mais nous l’avons, au contraire, parée de tout ce qu’il y a de beau au monde, les fleurs. Les œuvres des hommes pourront-elles jamais rivaliser avec celles de Dieu !

L’air grave de l’enfant, la profondeur de ses paroles les surprirent tous.

L’abbé Doltan, qui était toujours le pasteur aimé et respecté de Cléguer, murmura en regardant Mireille, qui, les yeux toujours extasiés, continuait à admirer du parvis à la voûte.

— Elle a raison ! Les plus grandes merveilles des maîtres ne vaudront pas le moindre brin d’herbe où la rosée scintille.

Et, frappant paternellement sur la joue rosée de sa petite élève en catéchisme :

— Vous êtes bien digne de vous approcher de Dieu, Mireille, vous qui comprenez si bien la grandeur de son œuvre.

Et le lendemain, quand Mireille de Peilrac entra dans l’église entourée de son père et de leurs amis, elle avait vraiment l’air d’une petite sainte dans sa toilette diaphane, au long voile retenant une couronne de roses immaculées.

Le rayonnement de ses grands yeux noirs l’illuminait ; elle ne semblait plus appartenir à la terre ; seul, l’éblouissement du mystère sublime qui se préparait l’enveloppait toute.

Lorsqu’elle s’avança vers l’autel aux sons de l’orgue qui exaltait ce bonheur immense dans un splendide cantique, chant d’amour et d’humilité vers un Dieu qui veut bien s’abaisser jusqu’à nous, de douces larmes qu’elle ne pouvait retenir roulaient comme des perles de reconnaissance de ses yeux étincelants.

Et la voix de Paule s’élevait encore, célébrant la bonté et la grandeur du Seigneur :

Le ciel a visité la terre !
Mon bien-aimé repose en moi,
Du saint amour c’est le mystère ;
Ô mon âme ! adore et tais-toi !

Dans l’âme endolorie de la chanteuse descendait peu à peu la paix, la divine paix que Dieu accorde à ceux qui ne l’ont jamais oublié. Déjà la religion l’avait consolée ; cette fois encore où la souffrance allait être son lot, elle aurait toujours pour guides les trois vertus symboliques : la foi, la charité et la céleste espérance.

Le comte, tout entier sous l’exquise sensation du bonheur de sa fille, s’absorbait dans des pensées au-dessus de la terre en attendant de se joindre à elle dans la Communion. Sa mère n’était plus là pour l’y accompagner, c’était à lui, le père, que revenait ce pieux devoir. Et sa belle tête brune humblement inclinée devant la Majesté suprême, il se mêla à la foule qui suivait les enfants à la Table Sainte.

Mlles, Mme Kerlan, Alice et Yvonne avaient aussi voulu s’unir à la chère aimée en ce grand acte qui commence vraiment la vie.