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ANNÉE 1905

« Shew fly, don’t bother me » sur l’air de la oupa-oupa, ou l’un de ces airs créoles dont on ne savait jamais que les premiers mots. Ma bretonne me dirait : « Madame, la rade est consignée » comme on parle du tonnerre ou du jugement dernier, ou bien « Monsieur a fait dire par le vaguemestre qu’il enverrait la baleinière pour onze heures. » Je passerais mes journées sur la galerie avec les journaux ou les revues du carré, les côtes et la ville seraient lointaines, la mer profonde et transparente, les bâtiments, sur rade, « éviteraient » avec les heures. En levant les yeux, là où j’avais Pera, j’aurais maintenant les côtes d’Asie, je suivrais les mouvements de la rade, les embarcations d’où l’on salue. Deux matelots, sur ma tête, laveraient interminablement une baleinière. De temps en temps j’aurais des visiteurs : le médecin, le second, l’abbé. Les toc-tocs du timonier ne me gêneraient même plus. « Commandant, le canot major va accoster. »

Je serais simple et sans désirs, mais quelle que fût la situation dans la hiérarchie terrestre, je retrouverais à bord mon rang de fille de France.


29 novembre.

Je n’écris plus parce que ce n’est pas travailler et que je ne sais plus m’en aider à me refaire un moral.