Page:Jules Vallès - L'Enfant.djvu/237

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roses, et j’aperçois le fond de la ville qui dégringole tout joyeux !


Là-bas, un pont sur lequel trottinent des paysannes qui rient et un vieillard qui va lentement, avec un chapeau à grandes ailes et des cheveux gris, sans barbe, une redingote comme en ont les prêtres, l’air jésuite aussi.

« C’est lui ! c’est lui ! »

Quelqu’un a donné un nom à cet homme qui passe et on l’a reconnu.

« C’est le chantre des Gueux, Jacques, c’est Béranger. »

Mon père me dit cela, comme il m’a dit : c’est la Pucelle !

Il a ôté son chapeau, je crois, et il a pris un air grave, comme s’il faisait sa prière. Il est plein de respect pour les gloires, mon père, et il s’enrhumerait pour les saluer. Il n’a pas encore réussi à m’inspirer cette vénération, et tandis qu’on regarde Béranger sur le pont, je regarde au loin, dans un champ, des oiseaux qui font des cercles autour d’un grand arbre, puis, s’abattent et plongent dans l’argent des trembles et dans l’or des osiers.

Dans ma géographie, j’ai vu qu’on appelait ce pays le jardin de la France.

Jardin de la France ! oui, et je l’aurais appelé comme ça, moi gamin ! C’est bien l’impression que j’en ai gardée ; — ces parfums, ce calme, ces rives semées de maisons fraîches, et qui ourlent de vert et rose le ruban bleu de la Loire !…