Page:Kant - Anthropologie.djvu/63

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n’est obtenue que par un simple jeu qui manque de but ; autrement, ce serait tuer le temps. — On ne gagne rien à faire violence à la sensibilité dans les inclinations ; il faut la tromper, et, comme le dit Swift, amuser la baleine avec un tonneau pour sauver le bâtiment.

La nature a mis sagement dans l’homme le penchant à se faire illusion, tant pour sauver la vertu que pour y conduire. Un bon et honnête maintien est une apparence extérieure qui inspire aux autres de l’estime (qui prévient la familiarité). À la vérité, la femme devrait être peu satisfaite si l’autre sexe ne rendait pas hommage à ses charmes. Mais la modestie (pudicitia), c’est-à-dire une contrainte de soi-même qui comprime la passion, est cependant comme une illusion très salutaire pour établir entre les sexes l’éloignement nécessaire au respect de l’un par l’autre, ou pour empêcher que l’un ne devienne pour l’autre un simple instrument de volupté. — En général, tout ce qu’on appelle bienséance (decorum), n’est autre chose, dans ce genre, qu’une belle apparence.

La politesse est une apparence de modestie, d’oubli de soi-même, qui inspire la bienveillance. Les compliments et toute la politesse de cour, accompagnés des protestations d’amitié les plus chaleureuses, ne sont pas toujours, tant s’en faut, des vérités (Mes chers amis, il n’y a pas d’amis ! Aristote) ; mais ils ne trompent cependant pas, parce que chacun sait qu’en penser. Et alors, précisément parce qu’ils ne sont d’abord que de vains signes de bienveillance et d’estime, ils