Page:Kropotkine - L Entraide un facteur de l evolution, traduction Breal, Hachette 1906.djvu/105

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chose qu’une guerre permanente entre des individus accidentellement réunis pêle-mêle par le simple caprice de leur existence bestiale. Il est vrai que la science a fait des progrès depuis Hobbes et que nous avons des bases plus sûres pour raisonner sur ce sujet que les spéculations de Hobbes ou de Rousseau. Mais la philosophie de Hobbes a cependant encore de nombreux admirateurs ; et nous avons eu dernièrement toute une école d’écrivains qui, appliquant la terminologie de Darwin bien plus que ses idées fondamentales, en ont tiré des arguments en faveur des opinions de Hobbes sur l’homme primitif et ont même réussi à leur donner une apparence scientifique. Huxley, comme on sait, prit la tête de cette école, et dans un article écrit en 1888, il représenta les hommes primitifs comme des espèces de tigres ou de lions, privés de toute conception éthique, poussant la lutte pour l’existence jusqu’à sa plus cruelle extrémité, menant une vie de « libre combat continuel ». Pour citer ses propres paroles, « en dehors des liens limités et temporaires de la famille, la guerre dont parle Hobbes de chacun contre tous était l’état normal de l’existence[1] ».

On a fait remarquer plus d’une fois que la principale erreur de Hobbes aussi bien que des philosophes du XVIIIème siècle, était de supposer que l’humanité avait commencé sous la forme de petites familles isolées, un peu dans le genre des familles « limitées et temporaires » des grands carnivores, tandis que maintenant on sait d’une manière positive que tel ne fut pas le cas. Bien entendu, nous n’avons pas de témoignage direct touchant le mode de vie des premiers êtres humains. Nous ne sommes même pas fixés sur l’époque de leur première apparition, les géologues inclinant aujourd’hui à en voir

  1. Nineteenth Century, février 1888, p. 165.