Page:Kropotkine - L Entraide un facteur de l evolution, traduction Breal, Hachette 1906.djvu/73

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tard, je remontais l’Amour, et vers la fin d’octobre j’atteignis l’extrémité inférieure de cette gorge pittoresque que perce l’Amour dans le Dôoussé-alin (Petit Khingan), avant d’entrer dans les basses terres où il rencontre le Sungari. Je trouvai les Cosaques des villages de cette gorge dans la plus grande agitation, parce que des milliers et des milliers de chevreuils étaient en train de traverser l’Amour à l’endroit où il est le plus étroit, afin d’atteindre les basses terres. Pendant plusieurs jours de suite, sur une longueur d’une soixantaine de kilomètres le long du fleuve, les Cosaques firent une boucherie des chevreuils tandis que ceux-ci traversaient l’Amour qui commençait déjà à charrier des glaçons en grand nombre. Des milliers étaient tués chaque jour et cependant l’exode continuait. De semblables migrations n’ont jamais été vues auparavant ni depuis ; et celle-là devait avoir été causée par des neiges précoces et abondantes dans le Grand-Khingan, ce qui força ces intelligents animaux à tenter un effort pour atteindre les basses terres à l’Est des montagnes Dôoussé. En effet quelques jours plus tard le Dôoussé-alin fut aussi recouvert d’une couche de neige de deux ou trois pieds d’épaisseur. Or, quand on se représente l’immense territoire (presque aussi grand que la Grande-Bretagne) sur lequel étaient épars les groupes de chevreuils qui ont dû se rassembler pour une migration entreprise dans des circonstances exceptionnelles, et qu’on se figure combien il était difficile à ces groupes de s’entendre pour traverser l’Amour en un endroit donné, plus au Sud, là où il se rétrécit le plus, - on ne peut qu’admirer l’esprit de solidarité de ces intelligentes bêtes. Le fait n’en est pas moins frappant si

    long du jour à cheval à la recherche des chevreuils. En récompense de ses efforts il n’arrivait pas même à en tuer un chaque jour ; et c’était un excellent chasseur.