Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/127

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conclusion, et il dit à différentes personnes que « tout allait bien. » Tout le monde le connaissait à plusieurs lieues à la ronde, et toute la foire sut bientôt qu’il ne résulterait pour les paysans aucun dommage des renseignements qu’ils me donneraient.

Bref, les « importations » furent évaluées très aisément. Mais le lendemain, les ventes offrirent certaines difficultés, surtout pour les étoffes, car alors les marchands se savaient pas eux-mêmes la quantité qu’il en avaient vendu. Le jour de la fête les jeunes paysannes assiégeaient littéralement les boutiques : toutes avaient vendu de la toile tissée par elles-mêmes et achetaient maintenant de l’indienne pour se faire une robe, un beau fichu, un mouchoir pour leur mari, peut-être un ou deux rubans, et de petits cadeaux pour la grand’mère, le grand-père et les enfants restés à la maison. Quant aux paysans qui vendaient de la poterie ou du pain d’épice, ou du bétail ou du chanvre, ils indiquaient du premier coup le chiffre de leurs ventes, surtout les vieilles femmes. « Bonne vente, grand’mère ? » demandais-je. — « Pas de motif de nous plaindre, mon fils. Ce serait de l’ingratitude envers la Providence. Presque tout est vendu. » Et sur mon calepin, de leurs chiffres additionnés se dégageaient les dizaines de milliers de roubles. Un seul point restait imprécis. Un grand espace avait été réservé à des centaines de paysannes qui, sous le soleil brûlant, offraient chacune sa pièce de toile tissée à la main et parfois d’une finesse exquise, et on voyait, par douzaines, des acheteurs à faces de tzigane et à mines de fripon se mouvoir dans cette foule et faire leurs achats. Ces ventes ne pouvaient évidemment être évaluées que très approximativement. Je fis cette évaluation avec l’aide de Vasili Ivanov.

A ce moment je ne faisais aucune réflexion sur l’expérience que je venais de faire ; j’étais simplement heureux de n’avoir pas échoué. Mais le sérieux bon sens et le solide jugement des paysans russes que je pus voir dans ces quelques jours, produisirent sur moi une impression