Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/410

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fibres de mon être intime semblaient frémir d’une vie nouvelle et aspiraient fiévreusement à une existence pleine d’activité.

Mon intention n’était pas de rester plus de quelque semaines ou quelques mois à l’étranger, juste le temps nécessaire pour permettre au bruit causé par mon évasion de se calmer, et aussi pour rétablir un peu ma santé. Je débarquai sous le nom de Levachov, nom sous lequel j’avais quitté la Russie, et, évitant Londres, où les espions de l’ambassade de Russie n’auraient pas tardé à être sur mes talons, je gagnai d’abord Édimbourg.

Cependant, je ne devais jamais retourner en Russie. Je fus bientôt entraîné dans le tourbillon du mouvement anarchiste, qui se propageait alors dans l’Europe occidentale, et je sentis que je serais plus utile ici pour aider le mouvement à trouver sa véritable expression que je ne pouvais l’être en Russie. Dans mon pays natal, j’étais trop connu pour faire de la propagande ouvertement, surtout parmi les ouvriers et les paysans, et, plus tard, quand le mouvement russe devint une conspiration et une lutte à main armée contre le représentant de l’autocratie, on renonça nécessairement à l’idée d’un mouvement populaire, tandis que mes inclinations me portaient de plus en plus à partager le sort de ceux qui travaillent et peinent. Répandre parmi eux les idées susceptibles de les aider à diriger leurs efforts pour le bien général des ouvriers ; approfondir et élargir l’idéal et les principes qui seront la base de la future révolution sociale ; développer cet idéal et ces principes devant les ouvriers, non comme un ordre émané des chefs du parti, mais comme la résultante de leur propre raison ; et ainsi éveiller leur propre initiative, maintenant qu’ils étaient appelées à descendre dans l’arène de l’histoire pour travailler à une organisation nouvelle et équitable de la société : voilà ce qui me semblait aussi nécessaire au développement de l’humanité que tout ce que je pouvais accomplir alors en Russie. Je me joignis donc au petit nombre d’hommes qui travaillaient dans ce sens