Page:L'Humanité nouvelle, année 2, tome 2, volume 3.djvu/574

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lant toutes les consonnes et disait avec un air ahuri : « Merci, oh ! merci, je peux très bien », chaque fois qu’on lui venait en aide.

Elle ne consentit à tremper ses lèvres qu’en une tasse de thé et se mit ensuite au lit dans la petite chambre située derrière la salle des festins, claquant des dents, tant elle avait frayeur des revenants. Le lendemain elle apparut avec les cheveux bouclés, dans une attitude raide, le corps enveloppé d’un manteau à taille bordé de fourrures, d’une mode surannée. Elle allait ainsi rendre visite aux honorables parents, et il lui fallut s’informer des adresses et du chemin qu’elle devait prendre.

Mme Henriksen sortit sur le seuil de sa maison et indiqua du doigt les fermes qui apparaissaient par delà les prairies.

Reconnaissante, mademoiselle Irène s’inclina profondément jusqu’au bas des trois marches de l’escalier.

— La pauvre fille ! fit Madame Henriksen, et elle demeura un instant sur la porte, regardant s’éloigner la danseuse vers la demeure de Jean Larsen —, Mlle Irène marchait avec précaution sur le bord du fossé pour épargner ses chaussures, des souliers en peau de chèvre sur des bas à côtes…

Après avoir visité les parents —, Jean Larsen ayant consenti à donner onze francs pour ses trois petits, Mlle Irène se mit en quête d’un logement. Elle découvrit une chambrette blanchie à la chaux, chez le maréchal ferrant. L’ameublement consistait eu une commode, un lit et une chaise ; entre la commode et la fenêtre fut placé le panier à Champagne.

Mlle Irène prit alors possession du local. Elle donna toute sa matinée à des soins capillaires avec l’aide de fers à friser, prépara du thé, puis, satisfaite de la façon dont les boucles de ses cheveux étaient accomodées, elle mit tout en ordre dans son logis, et passa son après-midi à faire du crochet.

Soudain la femme du maréchal entra, s’assit sur la chaise de bois et se mit à causer, tandis que la danseuse écoutait en souriant, approuvait par de gracieuses inclinaisons de sa tête bouclée les paroles de la visiteuse. Cette visite dura jusqu’à l’heure du souper et se renouvela chaque jour. Mais Mlle Irène comprenait à peine ce qu’on lui disait ; hors la danse, ses poses et ses pas, hors le compte du boulanger d’une effroyable longueur, les choses de ce monde restaient presque inexplicables pour le cerveau un peu obtus de la danseuse.

Silencieuse, elle demeurait assise sur le panier, les mains aux genoux, les yeux perdus vers l’étroite bande de lumière qui s’échappait de la porte du maréchal. Elle ne sortait jamais, prise d’effroi à la vue de cette plaine qui s’allongeait déserte devant sa