Page:Léon Daudet - Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux (I à IV).djvu/354

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Bavard et cancanier comme tous les infortunés de son tiroir antiphysique, Wilde ne cessait de dénigrer l’un et l’autre, ou de prétendre qu’il avait été calomnié, et de colporter sa propre justification, mêlée à des calomnies nouvelles. De sorte que je priai Schwob de ne plus me faire rencontrer avec un aussi fatigant coco. En lisant, quelques années plus tard, les sordides circonstances de son procès et de son malheur, je pus constater l’exactitude de mon diagnostic.

Schwob fut avec moi un des premiers à prôner la vigoureuse originalité de Paul Claudel, qui venait de publier Tête d’or et la Ville, et préparait une traduction de l’Agamemnon. Je vous ai déjà présenté, dans un précédent volume, notre dernier consul à Francfort, mon ancien condisciple de Louis-le-Grand, dramaturge au masque de Romain, au parler bref, dont l’autorité est grande aujourd’hui sur beaucoup de jeunes gens. Le talent de Claudel est comparable à un vin violent, d’un goût de terroir unique, âpre, qui n’est pas encore entièrement décanté. Je veux dire qu’il n’y a chez lui aucun intervalle sentimental, aucune zone d’apaisement moral, aucun répit entre la sensibilité la plus ardente et la mystique la plus sévère. C’est le contact, sans transition, du feu et de la glace, aussi bien dans la conception que dans le vocabulaire. Ce qui fait que les inattentifs le rangent parmi les auteurs difficiles, dont on dit en général : « J’y renonce, c’est trop fort pour moi ».

La sœur de Paul, Camille Claudel, est une artiste de génie. Elle sculpte et dessine comme son frère écrit, avec une spontanéité mêlée de science qui déroute, puis séduit, puis ravit encore et ne laisse jamais indifférent. Doué comme un artisan du moyen âge, Paul Claudel est un être d’élite, un consciencieux, dont la droiture va jusqu’à la raideur et la phrase jusqu’à l’extrême tension. Mais je le préfère dans ses œuvres claires ou phosphorescentes, comme par exemple Connaissance de l’est, dont la lecture nous transplante en Chine, ou dans ce mystère d’une Nuit de Noël de 1914 aux armées, pareil à un vitrail sublime du XIIe siècle, qu’il publiait récemment au Correspondant. Sa conversation est forte, haletante, sibylline, heurtée comme son style. Il dira de Shakespeare : « Ce qu’il y a de plus beau en lui ce sont les voix ». Parole qui vaut un volume de haute critique. La bêtise et la vulgarité d’autrui le