Page:Léon Daudet - Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux (I à IV).djvu/388

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surnommés Charybde et Scylla. Quand vous les apercevrez quelque part, fuyez à toutes voiles, ô navigateurs !

Ici j’ouvre une courte parenthèse. Je considère les êtres méchants sans nécessité comme des malades. S’ils répandent autour d’eux des gaz asphyxiants, c’est que quelque chose pourrit en eux. Un pauvre diable, que je devais renvoyer du journal l’Action française, à la suite d’un propos stupidement calomnieux tenu par lui, me disait en pleurant : « C’est plus fort que moi. Je ne puis me retenir ». Je suis convaincu que ces cas de perversion peuvent se soigner et se guérir. Mais, pour revenir à Boldini et à Helleu, je ne me chargerais pas du traitement. Le mal est chez eux trop invétéré.

Voici au contraire trois hommes excellents : deux vivants et un mort.

Je n’ai fait, malheureusement pour moi, que croiser La Gandara. Mais il m’a été très sympathique, et j’ai remarqué que la suite des choses modifie rarement ces premières impressions. Il en est d’elles comme des entrevisions soudaines d’une personne connue de nous, et qui passe en voiture, en tramway, en auto, absorbée dans sa préoccupation ou sa songerie. Cette saisie au vol vaut une confession. Donc La Gandara est doux, calme, renfermé, de taille moyenne et bien prise, avec une force physique extraordinaire, des muscles tels que des bielles d’acier. Il a le regard appliqué, attentif, embué d’une légère vapeur, de ceux qui méditent en observant. Il parle, d’un ton voilé, avec des pauses et des réticences, où l’ironie prend des airs de distraction.

Il en va autrement de Lobre, le Vermeer français, le peintre exquis des intérieurs et du palais de Versailles, des reflets sur les meubles rares, de la lumière prisonnière des miroirs, des laques et des cuivres polis. Lobre est joyeux comme un coup de vent, qui fait envoler les préjugés et les poncifs, éloquent, passionné, ivre de la couleur et des formes, charmant et conquérant de toutes les manières. Il se promène ici-bas ainsi que dans un musée en plein air, s’amuse de tout, rejette et maudit le laid et le vil, accueille et bénit le beau et le bien, mais pas à la façon du père Jules Simon, saperlipopette ! Devant un tableau, un paysage, il vous saisit par le bras, et son loyal et robuste visage de Méridional blond s’éclaire d’une compréhen-