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LA NOUVELLE REVUE

Elle franchissait rapide, les solitudes remuantes de l’Atlantique pour aborder à un continent où la vie physique était âpre et la vie morale aisée. C’est ainsi qu’Étienne se figurait les États-Unis avant de les connaître. Combien il enviait les fils de ce pays, lui dont la vie physique avait été si douce — trop douce peut-être — et dont la vie morale était devenue si pénible, si troublée. Mais aussi pourquoi différait-il de ceux de son âge et de son milieu ? Pourquoi se sentait-il isolé parmi eux ? Le sort s’était montré cruel envers lui. S’il avait eu des frères, des sœurs, des cousins, beaucoup de petits camarades pour partager ses jeux, le rêve n’eut pas pris sur lui un pareil empire, n’eût pas marqué son existence de cette empreinte indélébile. Il était parfois tenté de maudire sa fortune, son rang et même sa province, cette Bretagne tant aimée… En somme il souffrait au plus haut point du mal celtique, de cette lutte sourde que se livrent dans l’âme celte l’insouciance et l’inquiétude, l’incertitude et la tenacité. Une fée jalouse a jeté jadis dans le berceau de ce peuple les dons contradictoires qui le tourmenteront à jamais. Le Breton poursuit son rêve et l’abandonne quand il va devenir réalité. Le Breton sonne la charge et bat en retraite quand la victoire est proche. Le Breton ressemble à la Bretagne taillée en proue de navire et faite pour naviguer, rivée pourtant au massif terrestre et condamnée à vivre immobile.

Mais ce n’était pas tout. Dans le cas d’Étienne il devait y avoir autre chose encore puisqu’il n’arrivait pas à réaliser cet équilibre imparfait et attristé, stable néanmoins, auquel tant d’autres en Bretagne, ont su atteindre. Il se sentait sous l’influence de quelque hérédité mystérieuse et songeait à son grand oncle le réprouvé, dont on lui avait si longtemps caché l’histoire, à cet abbé de Lesneven, compagnon de Lamennais, mort comme lui dans l’impénitence finale après avoir suivi jusqu’au bout le sentier tracé par le maître. Ce devait être une âme ardente, pleine de fièvres et de contrastes, avec d’irrésistibles poussées vers l’inconnu, des audaces incomprises et des retours subits de désespérance et de troubles. Étienne ne savait presque rien de lui. Sa mère s’était bornée à lui révéler très tard comme à regret l’existence de cet aïeul inavoué et jamais ne lui en avait reparlé. Les œuvres de l’abbé, — des brochures de polémique principalement et des articles épars dans les journaux du temps — ne figuraient point dans la bibliothèque de Kerarvro ; ses portraits avaient été soigneusement détruits. Un jour pourtant Étienne avait découvert dans cette même bibliothè-