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LA NOUVELLE REVUE

chacun, où même le nom de Dieu est absent de la loi suprême, la prière précède ou accompagne toutes les manifestations de la vie nationale. On ne pose pas une première pierre, on n’inaugure pas un édifice — fût-ce un gymnase — on ne réunit pas un important meeting sans appeler la bénédiction divine au secours de l’activité humaine. Le Congrès a son chapelain ; les Assemblées des États font appel aux ministres des différentes confessions pour présider à l’ouverture de leurs séances ; chaque année, à l’issue des moissons, le chef de l’État rédige un message par lequel il convie ses administrés à s’unir dans une commune action de grâces envers le souverain dispensateur des biens de ce monde : on l’a vu, en des circonstances solennelles, désigner un jour spécial pour le jeûne et le recueillement. Dans les écoles publiques, la Bible est lue aux enfants et commentée ; les règlements de l’armée et de la marine comportent la célébration régulière des services religieux, et ce qui est plus significatif encore dans la plupart des États, les propriétés affectées à la fondation ou à l’entretien d’une institution ecclésiastique, les biens d’église comme on les appelait en France au siècle dernier, bénéficient de certaines exemptions d’impôts. Ce ne sont pas là de vieilles coutumes, comme il en existe tant en Angleterre, de ces coutumes que l’esprit conservateur maintient alors même qu’elles ont cessé de correspondre à l’état de l’opinion. Ce conservatisme-là n’est pas fréquent en Amérique, où ce qui n’a plus de raison d’être tombe vite en désuétude. Il est visible, au contraire, que l’opinion approuve l’hommage extralégal rendu à Dieu, la déférence pour l’idée religieuse, les marques de sympathie données au clergé. Les pouvoirs publics ne manifestent de semblables sentiments que parce que la vie privée en est tout imprégnée. La question change donc absolument d’aspect selon qu’on l’examine dans les lois ou dans les faits. L’indépendance de la religion vis-à-vis de l’État n’a pas pour corollaire une égale indépendance de l’État vis-à-vis de la religion ; si donc la paix religieuse, qui n’a pas toujours existé aux États-Unis, y est aujourd’hui établie, cela tient à ce que la grande majorité des citoyens est d’accord pour mettre en pratique un article sous-entendu de la Constitution qui ne figure pas dans les textes, mais figure dans la réalité et qui est fidèlement appliqué sans avoir jamais été voté : « La religion chrétienne est la religion de l’État. »

Quel est ce christianisme ? Présente-t-il des caractères nouveaux ? En tous les cas, son évolution a été gigantesque entre 1620 et 1893.