Page:La Révolution surréaliste, n02, 1925.djvu/15

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ENQUETE

quelque réalité bien plus effrayante que celle de nos cinq sens.

C’est dans ce désaxement progressifde l’esprit que je veux voir ce qu’on appelle couramment la mort. Qu’après cela l’homme croie échapper à quelque chose en se tuant, il n’échappera cependant pas à l’illusion du néant. La liberté selon laquelle je me dois de vivre m’empêche d’exister autrement que par accidents, et je mourrai de même. Par ailleurs ce n’est pas une certaine terreur du geste qui pourrait me faire reculer devant lesuicide,et je voudrais alors le considérercomme un volque je me ferais un doux plaisir d’effectuer aux dépens de la vie, un jour, par accident — non comme cette défaite que je constate chaque jour chez les désespérés. On dira que j’en parle calmement puisque je mange quotidiennement sans souci du lendemain ; mais la question n’est pas dans la possibilité de vivre, et depuis longtemps déjà je connais mon échec futur. L’amour qui est. essentiel à ma personne est là, néanmoins, et je suis près de penser, à certains moments où l’univers se limite à l’horizon de deux paupières, que j’atteindrais plus rapidement, par cette violence que constitue le suicide, à la personnalité plus belle et moins désespérée dont j’ai le sentiment très aigu. Alors, ce désir de mourir fleurit comme la pensée s’envole de mon cerveau, comme la possibilité de tuer ce qu’elles aiment agite parfois mes mains, et je pense, malgré moi, au jour prochain où je dormirai commeun mort.

Je ne crois pas à mon existence.

M.RENÉCREVEL:

Une solution ? .. oui.

La mosaïque des simulacres ne tient pas. J’entends que l’ensemble des combinaisons sociales ne saurait prévaloir contre l’angoisse dont est pétrie notre chair même. Aucun effort ne s’opposera jamais victorieusement à cette poussée prolonde, à cet élan mystérieux, qui n’est point, M. Bergson, l’élan vital, mais son merveilleux contraire, l’élan mortel.

D’un suicide auquel il me fut donné d’assister, et dont l’auteur-acteur était l’être, alors, le plus cher et le plus secourable à mon coeur, de ce suicide, qui — pour ma formation ou ma déformation — fit plus que tout essai postérieur d’amoui ou de haine, dès la fin de mon enfance j’ai senti que l’homme qui facilite sa mort est l’instrument docile et raisonnable d’une force majuscule (appelez-la Dieu ou Nature) qui, nous ayant mis au sein des médiocrités terrestres, emporte dans sa trajectoire, plus loin que ce globe d’attente, les seuls courageux. On se suicide, dit-on, par amour, par peur, par vérole. Ce n’est pas vrai. Tout le monde aime ou croit aimer, tout le monde a peur, tout le monde est plus ou moins syphilitique. Le suicide est un moyen de sélection. Se suicident ceux-là qui n’ont point la quasi-universellelâcheté de lutter contre certaine sensation d’âme si intense qu’il la faut bien prendre, jusqu’à nouvel ordre, pour une sensation de vérité. Seule cette sensation permet d’accepter la plus vraisemblablement juste et définitive des solutions, le suicide. N’est vraisemblablement juste ni définitif aucun amour, aucune haine. Maisl’estime où bien malgré moi et en dépit d’unedespotiquee éducation morale et religieuse, je suis forcé de tenir quiconque n’a pas eu peur, et n’a point borné son élan, l’élan mortel, chaque jour m’amène à envier davantage ceux dont l’angoissefut si forte qu’ils ne purent continuer d’accepter les divertissements épisodiques.

Les réussites humaines sont monnaie de singe, graisse de chevaux de bois. Si le bonheur affectif permet de prendre patience, c’est négativement, à la manière d’un soporifique. La vie que j’accepte est le plus terrible argument contre moi-même. La mort qui plusieurs fois m’a tenté dépassait en beauté cette peur de mourir d’essence argotique et que je pourrais aussi bien appeler timide habitude.

J’ai voulu ouvrir la porte et n’ai pas osé. J’ai eu tort, je le sens, je le crois, je veux le sentir, le croire, car ne trouvant point de solution dans la vie, en dépit de mon acharnement à chercher, aurais-je la force de tenter encore quelques essais si je n’entrevoyais dans le geste définitif, ultime, la solution ?

’oussouvenez-vous

de.M. Teste? 1-lit parfoislesrevues, noireent/uèlel’a fratipéle tempsnécessaire qu’iltj réponde.

Il i]répond.

M.E. TESTE:

Des personnes qui se suicident, les unes se font: violence; les autres, au contraire, cèdent à ellesmêmeset semblent obéir à je ne sais quelle fatale courbure de leur destin.

Les premiers sont contraints par les circonstances ; les seconds par leur nature, et toutes les faveurs extérieures du sort ne les retiendront pas de suivre le plus court; chemin.

On peut concevoir une troisième espèce de suicides. Certains hommes considèrent si froidement la vie et se sont fait de leur liberté une idée si absolue et si jalouse qu’ils ne veulent pas laisser au hasard des événements et des vicissitudes organiques la disposition de leur mort. Ils répugnent à la vieillesse,à la déchéance, à la surprise. On trouve chez les anciens quelques exemples et quelques éloges de cette inhumaine fermeté. Quant au meurtre de soi-même qui est imposé par les circonstances, et dont j’ai parlé en premier lieu, il est conçupar son auteur comme une action ordonnée à un dessein défini. Il procède de l’impuissance où l’on se trouve d’abolir exactementun certain mal.

On ne peut atteindre la partie que par le détour de la suppression du tout. On supprime