Page:La Révolution surréaliste, n02, 1925.djvu/29

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RÊVES

Le Paj^s de mes Rêves

Sur les marches qui conduisent aux perspectives du vide, je me tiens debout, les mains appuyées sur une lame d’acier. Mon corps est traversé par un faisceau de lignes invisibles qui relient chacun des points d’intersection des arêtes de l’édifice avec le centre du soleil. Je me promène sans blessures parmi tous ces fils qui me transpercent et chaque lieu de l’espace m’insuffleune âme nouvelle. Car mon esprit n’accompagne pas mon corps dans ses révolutions ; machine puisant l’énergie motrice dans le fil tendu le long de son parcours, ma chair s’anime au contact des lignes de perspectives qui, au passage, abreuvent ses plus secrètes cellules de l’air du monument, âme fixe de la structure, reflet de la courbure des voûtes, de l’ordonnance des vasques et des murs qui se coupent à angle droit.

Si ie trace autour de moi un cercle avec la pointe de mon épée, les fils qui me nourrissent, seront tranchés et je ne pourrai sortir du cachot ciixulaire, m’étant à jamais séparé de ma pâture spatiale et confiné dans une petite colonne d’esprit immuable, plus étroite que les citernes du palais.

La pierre et l’acier sont les deux pôles de ma captivité, les vases communiquants de l’esclavage : je ne peux fuir l’un qu’en m’enfermant dans l’autre,

jusqu’au jour où ma lame

abattra les murailles, à grands coups d’étincelles. Le repli d’angle dissipé, d’un coup de ciseaux la décision fut en balance. Je me trouvai sur une terre labourée, avec le soleil à ma droite et à ma gauche le disque sombre d’un vol de vautours qui filaient parallèlement aux sillons, le bec rivé à la direction des crevasses par le magnétisme du sol.

Des étoiles se révulsaient dans chaque cellule de l’atmosphère. Les serres des oiseaux coupaient l’air comme une vitre et laissaient derrière elles des sillagesincandescents. Mespaumesdevenaient douloureuses, percées par ces lances de feu, et parfois l’un des vautours glissait le long d’un rayon, lumière serrée entre ses griffes. Sa descente rectiligne le conduisait à ma main droite qu’il déchirait du bec, avant de remonter rejoindre la troupe qui s’approchait, vertigineusement de l’horizon.

Je m’aperçus bientôt que j’étais immobile, la terre tournant sous mes pieds et les oiseaux donnant de grands coups d’ailes afin de se maintenir à ma hauteur. J’enfonçais les horizons comme des miroirs successifs,chacun de mes pieds posé dans un sillon qui me servait de rail et: le regard fixé au sillage des vautours.

Mais finalement ceux-ci me dépassèrent".Gonflant toutes les cavités de leur être a.finde s’alléger, ils se confondirent avec le soleil. La terre s’arrêta brusquement, et je tombai dans un puits profond rempli d’ossements, un ancien four à chaux hérissé de stalagmites : dissolution rapide et pétrification des rois.

Très bas au-dessous de moi, s’étend une plaine entièrement couverte par un immense troupeau de moutons noirs qui se bousculent entre eux. Des chiens escaladent l’horizon et pressent: les flancs du troupeau, lui faisant prendre la forme d’un rectangle de moins en moins oblong. je suis maintenant au-dessus d’une forêt de bouleaux dont les cimes pommelées s’entrechoquent, se flétrissent rapidement, tandis que les troncs, se dépouillant eux-mêmes de leur peau blanche, construisent une grande boîte carrée, seul accident qui demeure dans la plaine dénudée. Au centre de la boîte, comme une médaille dans un écrin, repose la plus mince tranche du dernier tronc et j’aperçois distinctement le ceeur, l’écorce et. l’aubier.

Le disque de bois, où les faisceaux médullaires apparaissent, en filigrane, n’est qu’un hublot de verre, l’orifice d’un cône qui découpe dans l’épaisse paroi qui m’enveloppe l’unique fenêtre de ma durée.

Dans l’hémisphère de la nuit, je ne vois que les jambes blanches et solides de l’idole, mais je sais que plus haut, dans la glace éternelle, son