Page:La Revue blanche, t27, 1902.djvu/134

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haut et alors le rugissement, le crépitement et les détonations devinrent terrifiques. L’intensité de la chaleur nous repoussa dans le bateau où nous restâmes, ensorcelés.

En moins d’une demi-heure tout devant nous ne fut plus qu’une tempête de flammes tourbillonnantes, aveuglantes. Elle escalada les hauteurs voisines, les couronna et disparut dans les gorges suivantes, éclata bientôt au regard sur de plus hautes et plus lointaines éminences, jeta un flamboiement plus grandiose et replongea, s’embrasa de nouveau toujours plus haut aux flancs de la montagne, détacha çà et là des guérillas de feu et les envoya dérouler leurs spirales, cramoisies le long de contre-forts, d’éperons et de gorges éloignés ; enfin aussi loin que l’œil put atteindre, les hautes façades des montagnes se drapèrent comme dans une dentelle de ruisseaux de lave rouge. Sur l’autre rive, au loin, les arêtes et les dômes s’enflammèrent d’une lueur pourpre et le firmament au-dessus de nous refléta l’enfer.

Chaque trait du spectacle se reproduisait dans le miroir incandescent du lac. Les deux tableaux étaient sublimes ; ils étaient beaux tous les deux, mais celui du lac était empreint d’une richesse affolante qui enchantait l’œil et le captivait avec une fascination plus puissante.

Nous restâmes assis, absorbés et immobiles pendant quatre heures d’affilée. Nous ne pensions plus à notre fatigue. Mais à onze heures la conflagration avait dépassé notre horizon, et les ténèbres retombèrent sur le paysage.

Notre faim parlait haut maintenant, mais nous n’avions rien à manger. Les provisions étaient toutes cuites, sans doute, mais nous n’y allâmes pas voir. Nous redevenions des vagabonds sans foyer, sans domaine. Notre clôture était partie, notre maison incendiée, et pas d’assurance ! Notre forêt de pins était bien grillée, les arbres morts réduits en cendres, et nos vastes arpents de manzanita balayés. Pourtant nos couvertures étaient sur notre lit de sable habituel. Le lendemain matin, nous repartîmes pour l’ancien camp, mais lorsque nous fûmes bien au large, il vint une si grande tempête que nous n’osâmes plus nous risquer à atterrir. De sorte que je me mis à écoper les paquets d’eau que nous embarquions, pendant que Jean poussait péniblement à travers les lames jusqu’à cinq ou six kilomètres au delà du camp. La tempête augmentant, il devint évident qu’il valait mieux se hasarder à échouer le bateau sur la plage que de couler dans cent brasses d’eau ; nous courûmes donc vers