Page:La Revue blanche, t27, 1902.djvu/337

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le compara plus ou moins explicitement au principe d’action des dieux ; et ainsi se créèrent dans les langues humaines les deux mots matériel et immatériel, le second représentant en réalité un ensemble de principes hypothétiques imaginés pour expliquer les phénomènes qu’on ne comprenait pas. Depuis, les progrès de la science ont permis à l’homme de comprendre la plupart de ces phénomènes, mais des mots avaient été inventés pour les expliquer : ces mots ont été conservés, puisqu’ils étaient dans le langage courant et on a naturellement continué à s’en servir et à croire qu’ils signifient quelque chose ; voilà à peu près ce que représente aujourd’hui l’immatériel : un certain nombre de mots surannés.

Quant au mot matière, on ne saurait prétendre qu’il n’a pas changé de signification. Au début, il représentait les corps solides et les corps liquides ; plus tard il représenta aussi les gaz, c’est-à-dire l’ensemble des corps pesants et l’on considéra la pesanteur comme une propriété de la matière. Enfin les physiciens démontrèrent d’une manière irréfutable l’existence de quelque chose de subtil, qui ne se manifeste pas directement à nous, mais dont les mouvements peuvent influencer la matière pondérable et agir sur nos organes des sens : j’ai nommé l’éther. L’éther n’est pas pesant. Est-ce donc de la matière ? Non, si l’on a défini la matière par la pesanteur. Mais alors, si ce n’est pas de la matière, c’est quelque chose d’immatériel ? Pas davantage ; le mot immatériel est déjà occupé ; il représente un certain nombre de principes actifs, de causes, au moyen desquels on expliquait, avant les découvertes de la science, les phénomènes qu’on ne comprenait pas. Tandis que l’éther des physiciens, c’est seulement quelque chose qui reçoit du mouvement et qui le transmet, mais qui n’en crée pas. C’est en un mot quelque chose d'inerte.

Il vaut donc mieux renoncer à donner la pesanteur comme propriété à la matière ; l’éther, impondérable, est de la matière. Et l’on dira seulement que la matière, pondérable ou impondérable, est inerte.

Je prévois la réponse triomphante des vitalistes : « Rien de plus juste ! la matière est inerte ! donc il y a quelque chose qui n’est pas de la matière et qui la fait sortir de son inertie ! mens agitat molem ! » Mais ce n’est là qu’une mauvaise plaisanterie. Le mot inerte appliqué à un corps veut dire que ce corps « est incapable de modifier par lui-même son état de repos ou de mouvement. »

L’observation nous prouve qu’il y a de la matière en mouvement ; la physique nous apprend que, dans les corps bruts au moins, cette matière est soumise au principe de l’inertie ; la question se pose donc de savoir si, outre la matière inerte, il existe dans le monde quelque chose d’immatériel, l’esprit, capable de créer du mouvement ou de modifier le mouvement préexistant.

Voilà le problème.

La science des corps bruts affirme l’inertie. En physique et en chimie, il n’y a pas de manifestation d’un principe immatériel produisant des mouvements nouveaux, des commencements absolus. En un mot,