Page:La Revue blanche, t27, 1902.djvu/338

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les phénomènes de la matière brute sont déterminés. En est-il de même pour les corps vivants ?

Pour beaucoup de gens, cette question ne se pose même pas, tant il semble évident qu’il y a chez les animaux un principe intérieur d’action. Le mouvement de l’homme parait spontané ; il cesse quand l’homme meurt, c’est donc qu’à la mort le principe intérieur d’action, le principe vital, disparaît. Voilà l’origine de la théorie vitaliste ; elle résulte naturellement de l’identité apparente de l’homme et de son cadavre.

Les biologistes n’admettent pas cette théorie. Si le cadavre ne manifeste pas, dans les mêmes conditions, les mêmes phénomènes que l’être vivant, c’est que le cadavre est matériellement différent de l’être vivant. Toutes les manifestations vitales résultent de la structure matérielle du corps ; il y a dans l’homme, comme dans les autres corps de la nature, des transformations de mouvements ; il n’y a pas création de mouvement, il n’y a pas de commencements absolus. Voilà la théorie déterministe.

Je n’entrerai pas ici dans la discussion des arguments invoqués par les deux écoles. Je me contente de poser la question d’une manière précise. Pour les vitalistes, il y a dans le monde, outre la matière inerte, un principe immatériel capable de créer du mouvement ; pour les déterministes tous les phénomènes que nous observons s’expliquent par des transformations d’un mouvement préexistant et par conséquent il devient inutile de spécifier que la matière est inerte pour la distinguer d’autres choses qui ne seraient pas inertes ; la matière, chose absolument indéfinissable, serait alors « tout ce qui est ». On ne peut la comparer à rien qu’à elle-même. Les déterministes n’affirment pas d’ailleurs qu’il n’existe rien au monde en dehors de la matière ; ils affirment seulement que s’il existe quelque chose d’autre, ce quelque chose n’intervient jamais dans les phénomènes qu’ils observent ; ce quelque chose n’agit pas sur nous et nous est par conséquent inconnaissable.

La question du déterminisme est au contraire du domaine de la science. Il y a encore aujourd’hui des divergences d’opinion au sujet du déterminisme animal et surtout du déterminisme humain, mais cela tient à ce que la question n’est pas étudiée depuis assez longtemps. Il sera possible un jour d’établir expérimentalement si oui ou non l’homme est libre. Ce sera plus difficile que ce ne l’a été pour les corps bruts, parce que l’homme est un mécanisme très complexe et qu’il est presque impossible de connaître à un moment donné l’état exact de tous ses rouages ; parce que surtout, l’homme varie incessamment, qu’il n’est pas comparable à lui-même à deux moments distincts de son existence et que, par conséquent, on ne peut pas savoir facilement si, dans les conditions données, il aurait pu agir autrement qu’il ne l’a fait.

C’est, en général, pour des raisons extra-scientifiques que l’on prend place dans le débat sur le déterminisme. Pour beaucoup, l’existence d’un principe immatériel dirigeant la matière inerte est un article de foi. Pour d’autres, au contraire, l’étude des êtres inférieurs entraîne la croyance au déterminisme vital que l’on peut démontrer expérimentale-