Page:La Revue blanche, t27, 1902.djvu/438

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désert, évitant routes et sentiers et suivant simplement la direction de l’ouest, dans l’espoir d’arriver en Californie avant de mourir de froid et de faim.

Ils s’étaient assis un jour dans une gorge pour se reposer, quand l’un d’eux remarqua une curieuse veine de ciment courant sur le sol et regorgeant de morceaux d’un métal jaune. Ils virent que c’était de l’or et qu’ils avaient devant eux une fortune à gagner en un seul jour. La veine avait à peu près la largeur d’un rebord de trottoir et les deux bons tiers en étaient d’or pur. Chaque livre de ce merveilleux ciment valait bien près de 200 dollars. Les trois frères en prirent une charge d’environ vingt-cinq livres chacun, puis ils recouvrirent toute trace du filon, firent un dessin sommaire de la localité, de ses principaux points de repère, et reprirent leur chemin vers l’ouest. Mais les obstacles s’amoncelèrent devant eux. Durant leurs courses errantes l’un des frères tomba et se cassa la jambe ; les autres furent obligés de l’abandonner à la mort dans la solitude. Un autre, épuisé de fatigue et de faim, perdit bientôt courage et se coucha pour mourir. Mais, après deux ou trois semaines d’effroyables épreuves, le troisième atteignit les établissements de Californie, exténué, malade, et l’esprit dérangé par ses souffrances. Il s’était débarrassé de tout son ciment, moins quelques fragments : ils suffirent pour jeter tout le monde dans une émotion intense. Toutefois il en avait assez du pays du ciment, et rien ne put le décider à y conduire une expédition. Il était parfaitement content de travailler dans une ferme moyennant salaire. Seulement il donna sa carte à Whiteman, il lui fît de son mieux la description de la région du ciment et ainsi transféra la malédiction à cette personne ; car l’unique fois que j’entrevis par hasard Whiteman dans l’Esméralda, il y avait douze ou treize ans qu’en proie à la soif, à la faim, à la misère, à la maladie, il courait après la mine égarée. Les uns croyaient qu’il l’avait trouvée, mais la plupart croyaient que non. J’ai vu un morceau de ciment gros comme le poing qui passait pour avoir été donné à Whiteman par le jeune Allemand et il était d’une nature séduisante. Les fragments d’or vierge y abondaient comme les grains de fruit dans un gâteau au raisin de Corinthe. Le privilège d’exploiter une semblable mine pendant huit jours pourrait suffire à un homme d’ambition modérée.

Un nouvel associé à nous, M. Higbie, connaissait Whiteman de vue, et un de nos amis, M. Van Dorn, était lié avec lui ; qui plus est, il avait reçu de Whiteman la promesse qu’il serait discrètement averti de la prochaine expédition au pays du ciment