Page:La Revue blanche, t27, 1902.djvu/440

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J’étais à l’arrière-garde, conduisant le cheval de charge. À mesure que la pente fut plus rapide, il devint plus mécontent de sa cargaison, et il se mit à tirer sur son lasso, de temps en temps, et à ralentir sa marche. Mes camarades étaient en train de disparaître dans l’obscurité. Mes inquiétudes s’éveillèrent. À force de flatter et de tarabuster l’animal, je le fis bientôt trotter : alors les tasses de fer blanc et la batterie de cuisine suspendues à ses flancs l’effrayèrent et il prit sa course. Son lasso était enroulé autour du pommeau de ma selle, de sorte qu’en me dépassant il me désarçonna et les deux bêtes filèrent prestement en avant sans moi. Mais je n’étais pas seul, le chargement, desserré, dégringola du haut du cheval de bât et tomba tout près de moi. C’était à peu près à la hauteur de la dernière cabane.

Un mineur sortit et dit :

— Hello !

J’étais à trente pas de lui et je savais qu’il ne pouvait me voir, tant il faisait sombre dans l’ombre de la vallée. Je restai donc immobile. Une autre tête se montra dans l’encadrement éclairé de la porte, puis les deux hommes marchèrent vers moi. Ils s’arrêtèrent à dix pas. L’un dit :

— Chut ! Écoutez !

Je n’aurais pu me sentir dans une plus grande détresse si j’avais été en train de fuir la justice avec ma tête mise à prix. Alors les mineurs me parurent s’asseoir sur un rocher, quoique je ne pusse les voir assez distinctement pour être sûr de ce qu’ils faisaient. L’un dit :

— J’ai entendu un bruit, aussi clairement que j’aie jamais entendu quelque chose. Ça semblait venir de là…

Une pierre siffla tout près de ma tête. Je m’aplatis dans la poussière comme un timbre-poste et je pensai en moi-même que, s’il corrigeait son tir si peu que ce fût, il entendrait probablement un second bruit. Au fond du cœur maintenant j’exécrais les expéditions secrètes. Je me promis que celle-ci serait la dernière, quand même les sierras seraient farcies de veines de ciment. Alors un des hommes dit :

— Je vais vous dire ! Welch savait bien de quoi il parlait quand il disait qu’il avait vu Whiteman aujourd’hui. J’ai entendu des chevaux : c’était ça le bruit. Je descends chez Welch tout de suite.

Ils partirent et j’en fus heureux. Peu m’importait où ils allaient pourvu qu’ils s’en allassent. Qu’ils aillent donc chez Welch et le plus tôt serait le mieux !