Page:La Revue blanche, t27, 1902.djvu/514

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pour la peine. Moi j’étais désolé et je ne me souciais guère qu’il y allât ou qu’il n’y allât pas.

Il échoua ce jour-là et essaya de nouveau le soir, il échoua encore ; il se leva à l’aube, essaya et échoua encore. Alors, il se mit en embuscade dans la brousse pendant des heures et des heures, attendant que les deux ou trois ouvriers allassent dîner à l’ombre d’un bloc de rocher : il fit une première tentative, prématurément — l’un des hommes revint chercher quelque chose ; il essaya encore ; il arrivait presque à la bouche du puits, quand un autre ouvrier se leva de derrière le rocher comme pour reconnaître les environs et il se jeta à plat-ventre sans bouger ; ensuite il rampa jusqu’à l’ouverture du puits, à l’aide des pieds et des mains, jeta vivement un regard circulaire autour de lui, empoigna la corde et se laissa glisser jusqu’au fond. Il disparut dans l’obscurité d’une « galerie latérale » au moment même où une tête se montrait à l’orifice du puits et où une voix poussait un « ohé » auquel il ne répondit pas. Il ne fut plus dérangé. Une heure après il rentra dans notre cabane, en ébullition, rouge, prêt à éclater d’enthousiasme comprimé et il s’exclama en un chuchotement de théâtre :

— Je le savais bien, nous sommes riches ! c’est un filon borgne !

Je crus sentir l’univers chanceler sous mes pieds. Le doute — la conviction — le doute encore — l’exultation, l’espérance, la stupéfaction, la crédulité, l’incrédulité, toutes les émotions imaginables tourbillonnaient tour à tour en tumulte à travers ma poitrine et mon cerveau et je ne pouvais prononcer une parole. Au bout d’un moment ou deux de cette frénésie mentale, je me remis d’aplomb en un soubresaut et je dis :

— Répétez-moi ça !

— C’est un filon borgne !

— Camarade ! il faut brûler la maison ou tuer quelqu’un ! Allons dehors chercher un endroit où l’on puisse crier hourrah ! Mais à quoi bon ! C’est cent fois trop beau pour être vrai ! »

— C’est un filon borgne, je parie un million ! avec paroi-latérale-assiette, lit d’argile, tout complet !

Il agita son chapeau et poussa trois vivats, de mon côté je jetai le doute à tous les vents et je fis chorus avec résolution. Car je valais un million de dollars et je ne me souciais plus si c’était classe ou congé.

Mais peut-être que je devrais m’expliquer. Un filon borgne, c’est un filon qui n’affleure pas à la surface. Le mineur ne sait ou chercher de pareils filons, mais on les découvre souvent pen-