Page:La Revue blanche, t6, 1894.djvu/337

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.

plutôt qu’elle ne les retint, et les bourgeois chrétiens les y engagèrent en leur fournissant des capitaux, en se servant d’eux comme d’hommes de paille.

Ainsi une conception religieuse de l’intérêt et un état social s’opposant à cette conception conduisirent les Juifs du moyen-âge à exercer un métier décrié mais nécessité, et en réalité ils ne furent pas cause des méfaits de l’usure, dont était coupable l’ordre social lui-même. Ce sont donc, en partie, des motifs extérieurs à eux, à leur nature, à leur tempérament, qui les amenèrent à cette situation de prêteurs sur gage, de changeurs et de banquiers ; mais il est juste d’ajouter qu’ils y étaient préparés par leur condition même de commerçants, et cette condition ils l’avaient assurément recherchée. S’ils ne cultivèrent pas la terre, s’ils ne furent pas agriculteurs, ce n’est pas qu’ils ne possédèrent pas, comme on l’a dit souvent ; les lois restrictives relatives aux propriétaires juifs ne vinrent que postérieurement à leur établissement. Ils possédèrent, mais ils firent cultiver leurs terres par des esclaves, car leur tenace patriotisme leur interdisait de bêcher le sol étranger.

Commerçants, ils devaient fatalement devenir des usuriers, étant données les conditions qui leur furent imposées par les codes, et les conditions qu’ils s’imposèrent eux-mêmes. Pour éviter les persécutions, les vexations, ils durent se rendre utiles, nécessaires même à leurs dominateurs, aux nobles dont ils dépendaient, à l’Église dont ils étaient les vassaux. Or, le noble, l’Église — malgré ses anathèmes — avaient besoin d’or : cet or ils le demandèrent aux Juifs qui, pour acquérir quelques maigres privilèges, ou plutôt pour persister, se firent les proxénètes de l’or. De plus, menacés perpétuellement par l’expulsion, toujours campés, les Juifs devaient parer aux éventualités redoutables de l’exil. Ils avaient besoin de transformer leur avoir, de façon à le rendre facilement réalisable, de lui donner par conséquent une forme mobilière ; aussi furent-ils les plus actifs à développer la valeur argent, à la considérer comme marchandise ; d’où le prêt et, pour remédier aux confiscations périodiques et inévitables, l’usure.

La création des ghildes, des corps de métiers, et leur organisation au treizième siècle, contraignirent définitivement les Juifs à l’état où les avaient menés les conditions sociales, générales et spéciales qu’ils subissaient. Toutes ces corporations furent des corporations religieuses. Les cérémonies qui présidaient à l’entrée dans ces corps étant des