Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/231

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Selden farfouillait dans une armoire, à la recherche du gâteau.

— On trouve cependant des femmes, — dit-il, — qui ont adopté le régime privilégié du petit appartement.

— Oui, des gouvernantes… ou des veuves. Mais pas des jeunes filles… pas de pauvres misérables jeunes filles à marier !

— Moi, je connais même une jeune fille qui a un petit appartement.

Elle sursauta :

— Vrai ?

— Mais oui ! — répliqua-t-il, sortant de l’armoire avec le gâteau en question.

— Oh ! je sais… vous voulez dire Gerty Farish. (Elle eut un sourire peu bienveillant.) Mais j’ai dit : « à marier… » Et puis elle vit dans un horrible petit trou, elle n’a pas de femme de chambre, et elle mange des choses si étranges ! Sa cuisinière lave le linge, et la nourriture a le goût de savon… Je détesterais cela, vous savez.

— Vous ne devriez pas dîner avec elle les jours de blanchissage, — dit Selden, découpant le gâteau.

Et de rire, tous les deux. Il s’agenouilla près de la table et alluma la lampe sous la bouilloire, tandis qu’elle mettait dans la petite théière en faïence verte la dose de thé nécessaire. Il observait sa main, polie comme un morceau de vieil ivoire, avec ses ongles roses et frêles, et le bracelet de saphir qui lui glissait sur le poignet : il sentit combien il était ironique de lui suggérer, à elle, une vie comme celle que sa cousine, à lui, Gertrude Farish, avait choisie. Elle était si évidemment la victime de la civilisation qui l’avait produite que les anneaux de son bracelet avaient l’air de menottes l’enchaînant à son destin.

Elle parut lire sa pensée :

— C’est très vilain à moi d’avoir ainsi parlé de Gerty. — dit-elle avec une componction charmante. — J’ai oublié qu’elle était votre cousine. Mais, vous savez, nous sommes si différentes !… elle aime à être bonne, et moi, j’aime à être heureuse… Et puis, elle est libre et je ne le suis pas… Si je l’étais, je ne dis pas que je ne parviendrais pas à être heureuse même dans son petit appartement. Cela doit être une joie sans mélange que de disposer ses meubles selon son goût, et de