Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/233

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elle était étonnamment jolie, il l’avait invitée à prendre le thé : il devait se montrer à la hauteur de la situation.

— Eh bien, alors, — hasarda-t-il, — peut-être est-ce là, justement, la raison.

— Quoi ?

— Le fait que vous ne désirez pas m’épouser… Peut-être ne vois-je pas là un si grand encouragement à vous rendre visite.

Il sentit un léger frisson dans le dos après avoir risqué cette phrase ; mais le rire de miss Bart le rassura.

— Cher monsieur Selden, voilà qui n’est pas digne de vous. C’est stupide à vous de me faire la cour, et cela ne vous ressemble pas d’être stupide.

Elle se pencha en arrière, buvant son thé à petites gorgées, d’un air si merveilleusement méditatif que, s’ils s’étaient trouvés dans le salon de sa tante, il aurait presque essayé de donner un démenti à son raisonnement.

— Ne voyez-vous pas, — continua-t-elle, — qu’il y a assez d’hommes pour me dire des choses agréables, et que ce qu’il me faudrait, c’est un ami qui n’aurait pas peur de m’en dire de désagréables quand j’en ai besoin ? J’ai songé parfois que vous pourriez être cet ami… je ne sais pas pourquoi, si ce n’est que vous n’êtes ni un fat ni un goujat, et qu’avec vous il ne me serait nécessaire ni de poser ni d’être sur mes gardes.

Sa voix était devenue sérieuse et, de son fauteuil, elle le dévisageait avec la gravité inquiète d’un enfant.

— Vous ne savez pas combien j’ai besoin d’un pareil ami, — dit-elle. — Ma tante possède bien une collection de maximes exemplaires, mais qui toutes correspondent aux mœurs d’il y a cinquante ans. Je sens toujours que les mettre en pratique supposerait que l’on porte de l’organdi et des manches à gigot. Quant aux autres femmes, mes meilleures amies… eh bien, elles se servent de moi ou elles me débinent ; mais tout ce qui peut m’arriver leur est bien indifférent. On m’a trop vue : les gens se fatiguent de moi ; ils commencent à dire que je devrais me marier.

Il y eut un moment de silence, durant lequel Selden prépara une ou deux répliques susceptibles d’ajouter une saveur momentanée à la situation ; mais il leur préféra cette simple phrase :