Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/234

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— Eh bien, pourquoi ne vous mariez-vous pas ?

Elle rougit et se mit à rire.

— Ah ! je vois qu’en fin de compte vous êtes un véritable ami : voilà précisément une des choses désagréables que je réclamais.

— Cela n’était pas dit avec l’intention d’être désagréable, — répliqua-t-il amicalement. — Le mariage n’est-il pas votre vocation ? n’est-ce pas pour cela qu’on vous élève toutes ?

Elle soupira :

— Je le suppose. Qu’y a-t-il d’autre ?

— En effet !… Et alors, pourquoi ne pas faire le plongeon et en finir ?

Elle haussa les épaules :

— Vous parlez comme si je devais épouser le premier homme qui se présentât.

— Je ne voulais pas dire que vous en fussiez là. Il doit exister quelqu’un avec les qualités requises.

Elle secoua la tête avec lassitude :

— J’ai repoussé une ou deux bonnes occasions, à mes débuts… J’ai idée que c’est le cas de toutes les jeunes filles… Et vous n’ignorez pas que je suis très pauvre, et horriblement dispendieuse. J’ai besoin de beaucoup d’argent.

Selden s’était retourné pour prendre sur la cheminée une boîte de cigarettes.

— Qu’est devenu Dillworth ? — demanda-t-il.

— Oh ! sa mère a pris peur… Elle craignait que je ne fisse remonter tous les bijoux de famille. Elle voulait que je promisse de ne pas toucher au salon.

— Et c’est pour cela même que vous vous mariez !

— En effet !… Aussi elle a expédié son fils aux Indes.

— Pas de chance !… Mais vous pouvez trouver mieux que Dillworth.

Il lui tendit la boîte : elle prit trois ou quatre cigarettes, en mit une entre ses lèvres et glissa les autres dans un petit étui d’or qui était attaché à sa longue chaîne de perles.

— Ai-je le temps ?… Une bouffée, alors.

Elle se pencha en avant et alluma sa cigarette à celle de Selden. Pendant ces quelques secondes, il observa, avec un plaisir tout impersonnel, combien également les cils noirs