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étaient plantés dans les paupières d’un blanc uni, et comme l’ombre mauve sous les yeux se perdait dans la pâleur mate de la joue.

Elle commença à errer à travers la chambre, examinant entre deux bouffées les rayons de la bibliothèque. Certains volumes avaient les tons mûrs du vieux maroquin et des fers choisis : elle les caressait voluptueusement du regard, non pas avec l’appréciation du connaisseur, mais avec la jouissance que lui procuraient les nuances et les surfaces harmonieuses, — un de ses modes de sensibilité les plus profonds. — Tout à coup son expression se modifia : la satisfaction d’un moment faisait place à des réflexions plus positives. Elle se tourna vers Selden et lui posa une question :

— Vous collectionnez, n’est-ce pas ?… vous vous y connaissez en premières éditions et autres choses ?

— Autant que le peut un homme qui n’a pas d’argent à dépenser. De temps en temps, j’attrape quelque chose en bouquinant, et j’assiste en spectateur aux ventes importantes.

Elle interrogeait de nouveau les rayons, mais ses yeux maintenant les parcouraient sans attention, et il vit qu’une nouvelle idée la préoccupait.

— Et les Americana[1]…, en faites-vous collection ?

Selden ouvrit de grands yeux et se mit à rire.

— Non, cela sort plutôt de mon domaine… Voyez-vous, je ne suis pas vraiment collectionneur : j’aime tout simplement à avoir de bonnes éditions des livres qui me sont chers.

Elle fit une légère grimace :

— Et les Americana sont horriblement ennuyeux, je suppose !

— Je le croirais volontiers… excepté pour les historiens. Mais le collectionneur-né estime un objet pour sa rareté. Je ne suppose pas que les acheteurs d’Americana passent la nuit à les lire… Le vieux Jefferson Gryce ne le faisait certainement pas.

Elle écoutait avec une attention vive.

— Et pourtant ils atteignent des prix fabuleux, n’est-ce pas ? Cela semble si bizarre de payer très cher un vilain livre, mal imprimé, qu’on ne lira jamais !… Et j’imagine que la plupart des possesseurs d’Americana ne sont pas non plus des historiens ?

  1. On appelle ainsi les premiers livres imprimés en Amérique.