Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/240

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— Ah !… votre couturière, ah ! oui — fit-il d’une voix mielleuse. — Je ne savais pas qu’il y eût des couturières au Benedick.

— Au Benedick ? (Elle prit un air gentiment intrigué.) Est-ce le nom de ce bâtiment-là ?

— Oui, c’est son nom : je crois que c’est un vieux mot pour dire « célibataire », n’est-ce pas ? Il se trouve que je suis le propriétaire du bâtiment… voilà comment je le sais.

Son sourire se creusa, et il ajouta, de plus en plus à son aise :

— Mais laissez-moi vous conduire à la gare. Les Trenor sont à Bellomont, naturellement ? Vous avez tout juste le temps d’attraper le train de cinq heures quarante… La couturière vous a fait attendre, je suppose.

Lily se raidit sous la plaisanterie.

— Oh ! merci, — balbutia-t-elle.

Et, à ce moment, elle aperçut un hansom qui descendait l’avenue Madison : elle le héla d’un geste désespéré.

— Vous êtes trop aimable, mais je ne voudrais pour rien au monde vous déranger ! — dit-elle, tendant la main à M. Rosedale.

Et, sans prendre garde à ses protestations, elle sauta dans le véhicule sauveur et jeta, toute hors d’haleine, un ordre au cocher.



II


Dans le hansom, elle se renversa en soupirant.

Pourquoi faut-il qu’une jeune fille expie si chèrement la moindre infraction à la routine ? Pourquoi ne peut-on jamais faire une chose naturelle sans avoir à la dissimuler derrière tout un échafaudage d’artifices ? Elle avait cédé à l’impulsion du moment en allant chez Lawrence Selden, et il était si rare qu’elle pût s’offrir le luxe d’une impulsion ! Cette fois, en tout cas, cela pourrait lui coûter un peu plus que ses moyens ne le lui permettaient. Elle était vexée de voir que, malgré tant d’années d’application, elle avait gaffé deux fois en l’espace de cinq minutes. Cette stupide histoire de couturière était déjà assez malheureuse : — il aurait été si simple de dire à Rosedale