Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/243

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instinctif de « l’effet » qui ne l’abandonnait jamais, elle regarda tout autour d’elle, souhaitant d’apercevoir quelque autre invité des Trenor. Elle voulait s’évader d’elle-même, et la conversation était le seul moyen d’évasion qu’elle connût.

Elle fut récompensée de sa recherche par la découverte d’un jeune homme très blond à barbe rougeâtre et légère, qui, à l’autre bout du wagon, semblait se dissimuler derrière un journal déplié. L’œil de Lily brilla et un faible sourire détendit les lignes contractées de sa bouche. Elle n’ignorait pas que monsieur Percy Gryce devait aller à Bellomont, mais elle n’avait pas compté sur cette bonne fortune de l’avoir pour elle toute seule dans le train : du coup, toutes les pensées troublantes qui se rattachaient à M. Rosedale disparurent. Peut-être, après tout, la journée se terminerait-elle plus favorablement qu’elle n’avait commencé.

Lily se mit à couper les pages d’un roman, examinant paisiblement sa proie à travers ses cils baissés, tandis qu’elle organisait son plan d’attaque. Quelque chose dans l’attitude du jeune homme, son air volontairement absorbé lui disait qu’il la savait là : jamais personne n’avait été à ce point accaparé par un journal du soir ! Elle devina qu’il était trop timide pour venir à elle : c’était à elle d’imaginer quelque moyen d’approche qui ne semblât pas une avance de sa part. Cela l’amusait de songer que quelqu’un d’aussi riche que M. Percy Gryce pût être timide ; mais elle possédait des trésors d’indulgence pour des particularités de ce genre, et, d’ailleurs, ses desseins seraient peut-être mieux servis par cette timidité que par trop d’aplomb. Elle avait l’art de donner de l’assurance aux gens embarrassés, mais elle n’était pas aussi sûre de pouvoir embarrasser ceux qui ont de l’assurance.

Elle attendit que le train sortit du tunnel et poursuivît sa course, entre des talus misérables, à travers la banlieue du nord. Puis, quand il ralentit l’allure, près de Yonkers, elle quitta sa place et parcourut lentement le wagon. Comme elle passait à côté de M. Gryce, le train fit une embardée, et le jeune homme eut le sentiment qu’une petite main agrippait le dossier de son fauteuil. Il se leva en sursaut, et laissa voir un visage naïf qui semblait avoir été plongé dans un bain d’incarnat : jusqu’au roux de la barbe qui eut l’air de s’aviver.