Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/244

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Le wagon pencha de nouveau, jetant presque miss Bart dans ses bras. Elle raffermit en riant son équilibre et recula ; mais il était enveloppé dans le parfum que dégageait cette robe, et son épaule avait senti le fugitif contact.

— Oh ! monsieur Gryce, c’est vous ? Je suis désolée… J’étais à la recherche du conducteur pour obtenir du thé.

Elle lui tendit la main, pendant que le train reprenait sa course normale, et, debout dans le passage, ils échangèrent quelques paroles. « Oui… il allait à Bellomont. Il avait entendu dire qu’elle y serait… (À cet aveu, il rougit de nouveau…) — Et il comptait y rester une semaine ?… Oh ! parfait ! »

Mais alors un ou deux voyageurs en retard, montés à la station précédente, firent irruption dans le wagon, et Lily dut regagner sa place.

— La place à côté de moi est libre… venez donc ! — dit-elle par-dessus son épaule.

M. Gryce, on ne peut plus embarrassé, parvint à effectuer un changement qui le transporta, lui et ses sacs, à côté de miss Bart.

— Ah ! voici le conducteur ; peut-être y aura-t-il moyen d’avoir du thé.

Elle fit signe à l’employé, et, en un instant, avec l’aisance qui semblait accompagner l’accomplissement de tous ses vœux, une petite table avait été dressée entre les deux sièges, et elle avait aidé M. Gryce à caser dessous ses bagages encombrants.

Lorsqu’on eut apporté le thé, il contempla, silencieux et fasciné, ses mains qui voltigeaient au-dessus du plateau, si miraculeusement fines et frêles en regard de la porcelaine grossière et du pain de ménage. Il avait peine à concevoir que l’on pût s’acquitter avec cette nonchalante désinvolture de la tâche laborieuse de faire du thé en public, et dans un train qui a ce mouvement de lacet. Il n’aurait jamais osé s’en commander lui-même, crainte d’attirer l’attention de ses compagnons de voyage ; mais, s’abritant à l’ombre d’une pareille maîtrise, il dégusta le breuvage, noir comme de l’encre, avec une délicieuse sensation de griserie.

Lily, dont les lèvres gardaient encore l’arôme du thé de caravane bu chez Selden, n’avait guère envie de le noyer dans la drogue de wagon-restaurant qui semblait un tel nectar à son