Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/245

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voisin ; mais, jugeant avec raison qu’un des charmes du thé réside dans le fait de le boire ensemble, elle se disposa à porter à son comble la satisfaction de M. Gryce en lui souriant par-dessus sa tasse levée.

— Est-ce bien comme cela ?… pas trop fort ? — demanda-t-elle avec sollicitude.

Et il répliqua, d’un ton convaincu, qu’il n’avait jamais bu de meilleur thé.

« Ce doit être vrai », — réfléchit-elle.

Et son imagination prit feu à l’idée que M. Gryce, qui aurait pu sonder avec complaisance les abîmes de l’égoïsme le plus raffiné, faisait peut-être son premier voyage en tête à tête avec une jolie femme.

Il lui parut providentiel d’avoir été choisie, elle, comme agent de son initiation. Certaines jeunes filles n’auraient pas su comment le manœuvrer. Elles auraient trop marqué la nouveauté de l’aventure, dans l’espoir qu’il y ressentît le piquant d’une escapade. Mais les méthodes de Lily étaient plus délicates. Elle se rappelait que son cousin Jack Stepney avait un jour défini M. Gryce « le jeune homme qui a promis à sa mère de ne jamais sortir, par la pluie, sans ses galoches » ; et, se conformant à cette indication, elle décida de donner à la scène une allure gentiment familiale, dans l’espoir que son compagnon, au lieu de sentir qu’il faisait quelque chose de téméraire et d’insolite, serait simplement amené à méditer sur l’avantage d’avoir toujours une compagne pour faire le thé en chemin de fer.

Mais, en dépit de ses efforts, la conversation languit après que le plateau eut été enlevé, et Lily fut contrainte de vérifier encore les bornes de M. Gryce. Ce n’était pas, somme toute, l’occasion, mais l’imagination qui lui faisait défaut : il avait, intellectuellement, un palais qui n’apprendrait jamais à faire la distinction entre le nectar et le thé des wagons-restaurants. Il existait toutefois un sujet auquel elle pouvait se fier, un ressort qu’il lui suffirait de presser pour mettre en mouvement son mécanisme rudimentaire. Elle s’était abstenue d’y toucher parce que c’était sa dernière ressource, et elle s’était fiée à d’autres artifices pour exciter d’autres sensations ; mais, comme un air d’ennui bien établi commençait de gagner les traits