Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/249

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Mrs. Gryce n’aurait même pas eu besoin de lui imposer le serment des galoches, tant il était peu vraisemblable que Percy se risquât dehors par la pluie. Après avoir atteint sa majorité, mis en possession de la fortune que feu M. Gryce avait faite grâce à un système breveté pour exclure l’air frais des hôtels, le jeune homme continua de vivre avec sa mère à Albany : mais, à la mort de Jefferson Gryce, lorsque ces nouveaux biens, qui n’étaient pas médiocres, tombèrent dans les mains de son fils. Mrs. Gryce considéra que ce qu’elle appelait les « intérêts » du jeune homme exigeait sa présence à New-York. En conséquence, elle s’installa dans la maison de l’avenue Madison, et Percy, chez qui le sentiment du devoir n’était pas moindre que chez sa mère, passa tous ses jours de semaine dans le magnifique bureau de Broad Street, où une fournée d’hommes pâles et mal rétribués avaient blanchi dans l’administration de l’empire des Gryce, et où Percy fut initié avec tout le respect convenable aux moindres détails de l’art d’accumuler.

Autant que Lily avait pu le savoir, telle avait été jusqu’à présent l’unique occupation de M. Gryce : elle était excusable de ne pas regarder comme une tâche supérieure à ses forces l’entreprise d’intéresser un jeune homme soumis à un régime si débilitant. En tout cas, elle se sentait si complètement maîtresse de la situation qu’elle s’abandonna à une sécurité où toute crainte de M. Rosedale et des difficultés auxquelles se rattachait cette crainte s’évanouit et disparut de sa conscience.

L’arrêt du train à Garrisons ne l’aurait point divertie de ces pensées, si elle n’avait surpris un soudain regard de détresse dans l’œil de son compagnon. La place de M. Gryce était vis-à-vis de la porte, et Lily devina qu’il avait été troublé par l’approche d’une personne de connaissance : intuition corroborée par les têtes qui se retournaient et par la sensation d’émoi général que sa propre entrée dans un wagon était apte à produire.

Elle reconnut aussitôt les symptômes et ne fut pas surprise de s’entendre héler par la voix perçante d’une jolie femme qui montait dans le train, accompagnée d’une femme de chambre, d’un bull-terrier, et d’un valet de pied chancelant sous le poids des sacs et des nécessaires.