Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/254

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plateau, le rouleau de billets où elle avait pris de quoi garnir son porte-monnaie avant de descendre dîner. Il ne restait plus que vingt dollars : cette découverte la saisit tellement qu’un instant elle s’imagina avoir été volée. Puis elle prit du papier et un crayon, et, s’asseyant devant la table à écrire, elle tenta de faire le compte de ses dépenses de la journée. Elle avait la tête bourdonnante de fatigue, et elle dut vérifier les chiffres plus d’une fois, avant de reconnaître qu’elle avait perdu trois cents dollars au jeu. Elle sortit son carnet de chèques pour voir si le solde dépassait ses prévisions ; mais elle constata que c’était dans l’autre sens qu’elle s’était trompée. Elle retourna alors à ses calculs ; mais elle avait beau compter et recompter, elle ne pouvait ressusciter les trois cents dollars qui avaient disparu. C’était la somme qu’elle avait mise de côté pour apaiser sa couturière, — à moins que décidément elle ne donnât cet os à ronger à son bijoutier. En tout cas, elle en avait si bien l’emploi que son insuffisance même l’avait poussée à jouer cher, dans l’espoir de la doubler. Mais, naturellement, elle avait perdu, — elle qui en était à un sou près ; cependant Bertha Dorset, que son mari couvrait d’or, avait dû empocher au moins cinq cents dollars, et Judy Trenor, à qui ses moyens auraient permis d’en perdre chaque soir mille, s’était levée les mains si encombrées de billets, à la fin, qu’elle n’avait pu les tendre à ses hôtes en leur souhaitant le bonsoir.

Un monde où de pareilles choses étaient possibles semblait à Lily Bart un misérable séjour ; mais quoi ! elle n’était jamais arrivée à comprendre les lois d’un univers si disposé à la laisser en dehors de ses calculs.

Elle commença à se déshabiller sans sonner sa femme de chambre : elle l’avait envoyée au lit. Elle était asservie depuis assez longtemps au bon plaisir des autres pour traiter avec certains égards ceux qui dépendaient du sien, et, dans ses heures d’amertume, elle se redisait parfois qu’elle et sa femme de chambre se trouvaient dans une position identique, sauf que les gages de celle-ci étaient payés plus régulièrement.

Elle était assise devant le miroir, à se brosser les cheveux ; elle avait le visage creusé, pâle ; elle aperçut avec effroi deux petites lignes, près de la bouche, minuscules fissures dans la courbe lisse de la joue.