Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/255

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— Oh ! il faut que je cesse de me tourmenter ! — s’écria-t-elle. — À moins que ce ne soit la lumière électrique…

Elle bondit et alluma les candélabres sur la table de toilette.

Elle éteignit tout le reste du luminaire et s’examina à la clarté des bougies. L’ovale blanc de son visage émergea, indécis, de l’arrière-plan ténébreux, terni par la lueur incertaine comme par une buée ; mais les deux lignes près de la bouche demeuraient toujours.

Lily se releva et se déshabilla rapidement.

« C’est seulement parce que je suis fatiguée et que j’ai de si odieuses préoccupations », — se redit-elle ; et cela lui semblait une injustice de plus que d’aussi chétifs soucis pussent laisser leur trace sur sa beauté, sa seule arme contre eux.

Mais les odieuses préoccupations étaient là et ne la quittaient point. Elle revint avec lassitude à l’idée de Percy Gryce, comme un chemineau ramasse un fardeau pesant et poursuit sa route après une courte halte. Elle était presque sûre de l’avoir mené à bon port : encore quelques jours de travail, et elle toucherait sa récompense. Mais la récompense même semblait insipide, à cet instant : Lily ne goûtait aucun plaisir à la pensée de son triomphe. Ce serait un repos après tant de tracas, rien de plus, et comme cela lui eût semblé peu de chose — quelques années auparavant ! Ses ambitions avaient décru peu à peu dans la desséchante atmosphère de l’insuccès… Mais pourquoi l’insuccès ? Devait-elle s’en accuser elle-même, ou la fatalité ?

Elle se rappelait que sa mère, après leur ruine, avait coutume de lui dire, avec une sorte de farouche esprit de vengeance : « Vous rattraperez tout cela… vous rattraperez tout cela, avec votre figure… » Ce souvenir traîna à sa suite tout un cortège d’images, et, étendue dans l’obscurité, elle se mit à reconstruire le passé d’où son présent était issu.

Une maison où personne ne dînait jamais, à moins qu’il n’y eût « du monde » ; la sonnette de la porte d’entrée qui carillonnait sans interruption ; la table du hall jonchée d’invitations et de factures ; une série de femmes de chambre françaises et anglaises, de bonnes et de valets de pied, qui donnaient congé dans un chaos de garde-robes et d’armoires rapidement saccagées ; des querelles à l’office, à la cuisine, et dans le salon ;