Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/256

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des fugues précipitées en Europe, des retours avec des malles bondées et des journées d’interminable déballage ; des discussions, deux fois l’an, pour savoir où l’on passerait l’été ; de gris intermèdes d’économie avec de brillantes réactions de dépense, — tel était le décor des premiers souvenirs de Lily Bart.

Régnant sur cette perpétuelle tempête domestique, se dressait la figure vigoureuse et bien déterminée d’une mère encore assez jeune pour user furieusement ses robes de bal, tandis que le profil brumeux d’un père plutôt neutre occupait un espace intermédiaire entre le maître d’hôtel et l’homme qui venait remonter les pendules. Même aux yeux de l’enfance, Mrs. Hudson Bart avait l’air jeune ; mais Lily ne pouvait se rappeler une époque où son père ne fût point chauve et légèrement voûté, avec des cheveux poivre et sel et une démarche lasse. Elle apprit avec saisissement, par la suite, qu’il n’avait que deux ans de plus que sa mère.

Lily voyait rarement son père en plein jour. Toute la journée, il était en ville, et, l’hiver, la nuit était déjà tombée depuis longtemps lorsqu’elle entendait son pas traînant à la porte de la salle d’étude. Il l’embrassait en silence et posait une ou deux questions à la bonne ou à la gouvernante ; puis la femme de chambre de Mrs. Bart venait lui rappeler qu’il dînait dehors, et il s’éloignait en hâte, avec un signe de tête à Lily. L’été, quand il venait passer un dimanche auprès d’elles, à Newport ou à Southampton, il était encore plus effacé et plus taciturne que l’hiver. Le repos semblait le fatiguer davantage, et il restait assis, des heures, à contempler la mer, d’un coin tranquille de la véranda, tandis que le fracas de l’existence de sa femme se poursuivait à quelques pas de lui sans qu’il s’en aperçût. Mais, généralement, Mrs. Bart et Lily allaient en Europe l’été, et, avant que le paquebot fût à mi-chemin, M. Bart avait sombré à l’horizon. De temps en temps, sa fille entendait Mrs. Bart fulminer contre lui pour avoir négligé de lui envoyer des subsides ; mais, d’habitude, on ne parlait pas de lui et l’on n’y pensait guère, jusqu’à l’apparition de sa taille voûtée sur le quai de New-York, où il faisait tampon entre l’énormité des bagages de Mrs. Bart et les sévérités de la douane américaine.

La vie continua de cette manière, décousue et agitée, jus-