Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/262

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Elle suivait en imagination la carrière d’autres beautés, signalant à sa fille ce qu’un pareil don permettait d’accomplir, et insistant sur le tragique exemple de celles qui, en dépit de ce don, n’avaient pu réussir à obtenir ce qu’elles voulaient : aux yeux de Mrs. Bart la sottise seule expliquait le lamentable dénouement de certaines aventures. Elle était de ceux qui imputent toujours au sort, et non à eux-mêmes, leurs propres malheurs ; mais elle déblatérait avec tant d’acrimonie contre les mariages d’amour que Lily aurait pu s’imaginer qu’elle faisait allusion à son expérience personnelle, si Mrs. Bart ne l’avait fréquemment assurée que, pour elle-même, elle avait été mariée par persuasion… Qui l’avait persuadée ? elle ne s’expliquait jamais là-dessus.

Lily était impressionnée, naturellement, par la grandeur des occasions qui s’offraient à elle. La médiocrité de sa vie actuelle donnait un relief enchanteur à l’existence à laquelle elle se sentait appelée. Les conseils de Mrs. Bart auraient pu être dangereux pour une intelligence moins avertie ; mais Lily comprenait que la beauté n’est que la matière brute de l’œuvre de conquête, et que pour la convertir en succès d’autres artifices sont requis. Elle savait que trahir le moindre sentiment de supériorité n’était qu’une manifestation plus subtile de la sottise que dénonçait sa mère, et elle eut tôt fait d’apprendre qu’une femme belle a plus besoin de tact que celle pourvue d’un physique moyen.

Ses ambitions n’étaient pas aussi grossières que celles de Mrs. Bart. Un des griefs de cette dame contre son mari était que — dans les premiers temps, lorsqu’il n’était pas encore trop fatigué — il avait gaspillé des soirées à ce qu’elle appelait vaguement la « lecture des poètes », et parmi les objets vendus aux enchères après sa mort figuraient trois ou quatre douzaines de volumes sans valeur qui avaient lutté pour la vie au milieu des bottines et des fioles de pharmacie, sur les rayons de son cabinet de toilette. Il y avait en Lily une veine de sentiment, peut-être dérivée de cette source, qui donnait un peu d’idéal à ses desseins les plus prosaïques. Elle avait plaisir à se représenter sa beauté comme un pouvoir au service du bien, un moyen d’atteindre à une position où son influence se ferait sentir par une vague irradiation de raffinement et de bon goût. Elle