Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/269

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méritait bien, semblait-il, que l’on reconnût d’une façon spéciale le sacrifice accompli. Mais le ton de Mrs. Trenor ne prouvait pas le moindre sentiment de la situation.

— Oh ! Lily, c’est gentil à vous d’être venue, — soupira-t-elle simplement de derrière le chaos de lettres, factures et autres documents domestiques qui prêtaient un fâcheux air commercial à l’élégance grêle de sa table à écrire. — Il y a une telle quantité d’horreurs, ce matin ! — ajouta-t-elle en déblayant un peu le milieu de ce désordre.

Et elle se leva, cédant son siège à miss Bart.

Mrs. Trenor était une grande belle femme que sa taille élevée sauvait tout juste d’un excessif embonpoint. Sa rose et blonde personne avait survécu à quelque quarante ans d’activité futile sans que le temps parût l’avoir trop maltraitée ; seulement, sa physionomie était devenue moins mobile. Elle paraissait n’avoir d’existence que comme maîtresse de maison ; il était difficile de la définir autrement : ce n’était pas tant qu’elle poussât trop loin l’instinct de l’hospitalité, mais elle ne pouvait supporter la vie que dans une foule. La nature collective de ses goûts l’exemptait des rivalités habituelles à son sexe, et elle ne connaissait pas d’autre émotion personnelle que celle de la haine pour la femme qui s’avisait de donner de plus grands dîners que les siens ou d’avoir à la campagne des séries plus amusantes que les siennes. Comme ses talents de société, soutenus par la fortune de M. Trenor, assuraient presque toujours, dans les concours de ce genre, son triomphe final, le succès avait développé en elle une indulgence dépourvue de scrupules pour tout le reste de son sexe, et, dans le classement utilitaire que miss Bart établissait de ses amis, Mrs. Trenor était rangée comme la femme qui semblait le moins devoir lui jouer un vilain tour.

— C’est tout bonnement inhumain de la part de Pragg d’être partie en ce moment ! — déclara Mrs. Trenor, comme son amie s’asseyait au bureau. — Elle dit que sa sœur est sur le point d’avoir un bébé… comme si cela pouvait se comparer avec des invités à demeure !… Je suis sûre que je vais m’embrouiller terriblement, et il y aura d’affreuses histoires… Quand j’étais à Tuxedo, j’ai invité une masse de monde pour la semaine prochaine : j’ai égaré la liste et je ne peux