Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/275

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— Non, naturellement !… je sais que vous êtes merveilleuse pour vous mettre au courant des spécialités de chacun… Mais il est horriblement timide et facilement scandalisé, et… et…

— Pourquoi ne pas le dire, Judy ? J’ai la réputation de courir après un mari riche ?

— Oh ! je ne veux pas dire cela… Il ne le croirait pas de vous, pour commencer ! — fit Mrs. Trenor avec une malice un peu naïve. — Mais, vous savez, on est assez vif ici quelquefois : il faut que j’avertisse Jack et Gus. S’il vous supposait ce que sa mère appellerait une jeune fille fast !… Mais vous me comprenez. Ne mettez pas votre crêpe de Chine rouge à dîner, et ne fumez pas, si vous pouvez vous en empêcher, Lily chérie !

Lily poussa de côté son travail terminé, avec un sourire contraint.

— Vous êtes bonne, Judy : je vais enfermer à clef mes cigarettes, et je mettrai cette robe de l’an dernier que vous m’avez envoyée ce matin… Et si vous vous intéressez vraiment à mon avenir, peut-être serez vous assez gentille pour ne pas me demander de jouer encore au bridge, ce soir.

— Au bridge ?… Le bridge lui fait peur aussi ?… Oh ! Lily, quelle vie affreuse vous mènerez !… Mais, naturellement, je ne vous réclamerai pas : pourquoi ne pas m’avoir dit un mot, hier soir ? Il n’y a rien que je ne ferais, mon pauvre chou, pour vous voir heureuse !

Et Mrs. Trenor, avec toute l’ardeur de son sexe, brûlant d’aplanir la voie du véritable amour, enveloppa Lily dans une longue étreinte.

Et, comme Lily se dégageait :

— Vous êtes bien sûre, — ajouta-t-elle avec sollicitude, — que vous n’aimeriez pas que je téléphone à Lawrence Selden ?

— Tout à fait sûre, — dit Lily.


Les trois jours suivants démontrèrent, à sa complète satisfaction personnelle, les talents de miss Bart pour conduire ses affaires sans l’aide d’autrui.

Assise, le samedi après-midi, sur la terrasse de Bellomont, elle souriait de la crainte de Mrs. Trenor qu’elle ne pût aller trop vite. Si un tel avertissement avait pu jadis être utile, les