Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/276

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


années lui avaient donné une leçon salutaire, et elle se flattait aujourd’hui de savoir régler son allure d’après l’objet de sa poursuite. Dans le cas de M. Gryce, elle avait jugé bon de voleter en avant, s’égarant artificieusement et l’attirant par degrés, sans qu’il s’en aperçût, dans les profondeurs de son intimité. L’atmosphère ambiante était favorable à ce mode de cour. Mrs. Trenor, fidèle à sa parole, n’avait pas fait mine de compter sur Lily à la table de bridge ; elle avait même prévenu les autres joueurs de ne manifester aucune surprise de cette défection insolite. En conséquence, Lily se trouva devenir le centre de cette sollicitude féminine qui enveloppe une jeune fille dans la saison du mariage. Une solitude fut tacitement créée pour elle dans l’existence encombrée de Bellomont, et ses amis n’auraient pu montrer plus d’empressement à s’effacer s’il se fût agi d’un mariage romanesque. Dans le clan de Lily, cette conduite impliquait une sympathique intelligence de ses desseins, et M. Gryce grandit dans son estime, à elle, quand elle vit la considération qu’il inspirait.

La terrasse de Bellomont, par une après-midi de septembre, était un lieu propice aux rêveries sentimentales, et, tandis que miss Bart s’appuyait contre la balustrade, penchée sur le jardin profond, à une petite distance du groupe animé qui entourait la table à thé, elle paraissait perdue dans les dédales d’un indicible bonheur. En réalité, ses pensées trouvaient à s’exprimer de façon très précise dans la paisible récapitulation des joies qui lui étaient réservées. D’où elle se tenait, elle pouvait les voir ayant pris corps en la personne de M. Gryce qui, revêtu d’un léger pardessus et le foulard au cou, était assis quelque peu nerveux au bord de sa chaise, pendant que Carry Fisher, avec toute l’énergie du regard et du geste dont la nature et l’art combinés l’avaient douée, insistait près de lui sur le devoir de prendre part à la réforme municipale.

La réforme municipale, tel était le dernier dada de Mrs. Fisher. Il avait été précédé d’un zèle égal pour le socialisme, qui avait remplacé, à son heure, une énergique apologie de la Christian Science [1]. Mrs. Fisher était petite, ardente et dramatique ; ses mains et ses yeux étaient d’admirables instru-

  1. La « Science chrétienne », — récente méthode de guérison par la prière, qui a de nombreux adeptes aux États-Unis.