Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/277

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ments au service de toutes les causes qu’il lui arrivait d’adopter. Elle avait, néanmoins, le défaut de tous les enthousiastes : ils ne s’aperçoivent pas de la mollesse avec laquelle leurs auditeurs leur répondent ; Lily s’amusait à la voir ignorer la résistance que montrait, dans tous ses détails, la posture de M. Gryce. Lily, elle, savait que l’esprit de M. Gryce était partagé entre la peur de prendre froid, s’il restait trop longtemps dehors à cette heure, et la crainte que, s’il battait en retraite vers la maison, Mrs. Fisher ne le suivît avec un papier à signer. M. Gryce avait une répugnance constitutionnelle pour ce qu’il appelait « se compromettre », et, si tendrement qu’il chérît sa santé, il était évident qu’il jugeait plus sage de se tenir hors de portée de la plume et de l’encrier jusqu’à ce que le hasard le délivrât des rets de Mrs. Fisher. En attendant, il jetait des regards d’agonie dans la direction de miss Bart ; mais celle-ci n’y répondait qu’en s’abandonnant de plus en plus à une attitude de gracieuse absorption. Elle savait le prix du contraste pour mettre ses charmes en valeur, et elle se rendait pleinement compte à quel point la volubilité de Mrs. Fisher rehaussait sa propre indolence.

Elle fut tirée de sa rêverie par l’approche de son cousin Jack Stepney qui, aux côtés de Gwen Van Osburgh, traversait le jardin, revenant du tennis.

Le couple en question vivait un roman analogue à celui où Lily figurait, et celle-ci éprouvait un certain désagrément à contempler ce qui lui semblait une caricature de sa propre situation. Miss Van Osburgh était une forte fille dont la physionomie manquait de relief, et l’esprit de vivacité : Jack Stepney avait dit d’elle, une fois, qu’elle était de tout repos comme un rôti de mouton. Ses goûts, à lui, le portaient vers une nourriture moins substantielle et plus relevée ; mais la faim donne de la saveur à n’importe quel mets, et il y avait eu des périodes où M. Stepney avait été réduit à une croûte.

Lily examina avec intérêt l’expression de leurs figures : celle de la jeune fille se tournait vers celle de son compagnon comme une assiette vide que l’on avance pour la remplir, tandis que l’homme flânant à ses côtés trahissait déjà l’ennui croissant qui ferait bientôt craquer le mince vernis de son sourire.

« Ah ! que les hommes sont impatients ! — se disait Lily. —