Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/278

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Jack, pour obtenir tout ce qu’il veut, n’a qu’à se tenir tranquille et laisser cette fille l’épouser ; au lieu que moi, il me faut calculer, combiner, avancer, puis reculer, comme si j’exécutais une danse compliquée, où un seul faux pas me jetterait de façon irrémédiable à contre-temps. »

Comme ils approchaient, elle fut bizarrement frappée par une sorte d’air de famille entre miss Van Osburgh et Percy Gryce. Il n’y avait aucune ressemblance dans les traits. Gryce avait une espèce de beauté classique, — celle d’un dessin de bon élève d’après la bosse, — et le visage de Gwen n’avait pas plus de modelé qu’une figure peinte sur un ballon d’enfant. Mais l’affinité profonde était indéniable : tous deux avaient les mêmes préjugés, le même idéal, et ce don de supprimer tout point de vue, autre que le sien propre, en l’ignorant. Cette grâce était commune à la plupart dans le clan de Lily : ils avaient une force de négation suffisante pour abolir tout ce qui dépassait la portée de leur perception. Bref, Gryce et miss Van Osburgh étaient faits l’un pour l’autre, d’après toutes les lois de l’attraction physique et morale… « Pourtant ils n’auraient jamais eu l’idée de faire attention l’un à l’autre, — pensait Lily. — Chacun d’eux veut une créature de race différente, de la race de Jack et de la mienne, avec toutes sortes d’intuitions, de sensations, de perceptions dont ils ne soupçonnent même pas l’existence… Et ils arrivent toujours à se procurer ce qu’ils veulent… »

Elle resta debout, causant avec son cousin et miss Van Osburgh, jusqu’à ce qu’un léger nuage sur le front de celle-ci vînt l’avertir que même les aménités du cousinage étaient sujettes à suspicion, et miss Bart, attentive à ne pas se créer d’inimitiés à ce tournant décisif de sa carrière, quitta l’heureux couple qui se dirigeait vers la table à thé.

S’asseyant sur la marche la plus élevée de la terrasse, Lily appuya la tête contre le chèvrefeuille qui festonnait la balustrade. Le parfum des dernières fleurs semblait une émanation de ce décor paisible, du paysage bien stylé qui atteignait le dernier degré de l’élégance rurale. Au premier plan, s’embrasaient les teintes chaudes des jardins. Au delà, c’était la pelouse avec ses pyramides d’érables en or pâli, ses sapins veloutés, ses pâturages en pentes, tachetés de bétail ; et, à tra-