Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/280

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beauté même n’était pas la simple possession éphémère qu’elle aurait pu demeurer aux mains d’une femme inexpérimentée : son talent de la rehausser, le soin qu’elle en prenait, l’usage qu’elle en faisait, semblaient lui conférer, à cette beauté, un caractère de permanence. Lily sentait qu’elle pouvait compter sur elle pour la conduire jusqu’au but.

Et ce but, après tout, avait son prix. La vie n’était pas aussi dérisoire qu’elle l’avait cru, il y a trois jours. Il y avait finalement place pour elle dans ce monde du plaisir, égoïste et encombré, d’où naguère sa pauvreté paraissait l’exclure. Ces gens qu’elle avait tout à la fois tournés en ridicule et enviés étaient charmés de l’accueillir dans ce cercle enchanté autour duquel tous ses désirs convergeaient. Ils n’étaient pas aussi brutaux, aussi infatués qu’elle l’avait imaginé, ou, plutôt, puisqu’il ne serait plus nécessaire de les flatter et de les distraire, ce côté de leur nature devenait moins apparent. Car la société est un astre en mouvement qu’on est apte à juger selon la place qu’il occupe dans le ciel de chaque individu ; et, maintenant, c’était la face éclairée que Lily avait devant les yeux.

À la lumière rose épandue par cet astre, ses compagnons semblaient tout pleins d’aimables qualités. Elle aimait leur élégance, leur légèreté, leur absence d’emphase : même cette assurance qui parfois ressemblait tant à de la stupidité paraissait maintenant le signe naturel d’une supériorité sociale. Ils étaient les seigneurs du seul monde dont elle eût souci, et ils étaient prêts à lui ouvrir leurs rangs et à la laisser gouverner avec eux. Déjà elle sentait s’insinuer en elle une sorte de soumission à leurs critériums, elle acceptait leurs limites, elle devenait incrédule aux choses auxquelles ils ne croyaient pas, elle éprouvait une pitié dédaigneuse pour ceux qui ne pouvaient pas vivre comme eux.

Les premiers rayons du soleil couchant glissaient obliquement à travers le parc. Entre les branches de la longue avenue, au delà des jardins, elle aperçut l’éclair jeté par les roues d’une voiture, et devina que de nouveaux visiteurs arrivaient. Il y eut un mouvement derrière elle, un bruit de pas et de voix qui s’éparpillaient : évidemment, le cercle autour de la table de thé s’était rompu. Peu après, elle entendit marcher sur la