Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/479

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


était-il venu ? Était-ce pour la voir, elle, ou pour voir Bertha Dorset ? C’était la dernière question qu’elle aurait dû se poser. Elle aurait mieux fait de se borner à penser qu’il avait simplement répondu aux sommations désespérées de son hôtesse, désireuse de l’interposer entre elle-même et le mécontentement de Mrs. Dorset. Mais Lily n’avait pas eu de cesse, la veille, qu’elle eût appris de Mrs. Trenor que Selden était venu spontanément.

— Il n’a même pas télégraphié : c’est par hasard qu’il a trouvé la charrette à la gare… Peut-être que ce n’est pas fini avec Bertha, après tout ! — conclut Mrs. Trenor d’un ton rêveur.

Et elle s’en alla arranger les places, à dîner, en conséquence…

« Peut-être pas, — se disait maintenant Lily ; — mais ce serait fini bientôt, à moins qu’elle n’eût perdu tous ses talents ! Si Selden était venu à l’appel de Mrs. Dorset, c’était sur sa demande, à elle, qu’il resterait… »

De cela, tout au moins, la soirée de la veille l’avait assurée.

Mrs. Trenor, qui, par principe, favorisait toujours le bonheur de ses amies mariées, avait placé Selden et Mrs. Dorset à côté l’un de l’autre à table ; mais, conformément aux antiques et vénérables traditions des marieuses, elle avait séparé Lily de M. Gryce, confiant la première à George Dorset, tandis que M. Gryce donnait le bras à Gwen Van Osburgh.

La conversation de George Dorset ne gênait en rien l’essor des pensées de sa voisine. C’était un lamentable dyspeptique, appliqué à dénicher les ingrédients nocifs de chaque plat, et que seul le son de la voix de sa femme pouvait distraire d’un pareil soin. En cette occasion, toutefois, Mrs. Dorset ne prit point part à l’entretien général. Elle causait à voix basse avec Selden et tournait dédaigneusement à son hôte une épaule nue. Gus Trenor, loin de souffrir de cette exclusion, se plongeait dans les excès du menu avec la joyeuse irresponsabilité d’un homme libre. Mais, pour M. Dorset, l’attitude de sa femme était évidemment un objet de souci : dans les moments où il n’était pas occupé à nettoyer son poisson de la sauce, ou à retirer la mie trop fraîche de son petit pain, il tendait son cou mince afin de l’apercevoir entre les lumières.