Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/480

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Il se trouvait que Mrs. Trenor avait placé le mari et la femme aux côtés opposés de la table : Lily pouvait ainsi observer Mrs. Dorset et, en portant le regard un peu plus loin, établir une comparaison rapide entre Lawrence Selden et M. Gryce. Ce fut cette comparaison qui la perdit. Comment expliquer autrement qu’elle se fût tout à coup intéressée à Selden ? Il y avait huit ans ou même davantage qu’elle le connaissait ; depuis qu’elle était revenue en Amérique, il avait toujours fait partie du décor où elle se mouvait. Elle avait toujours été contente de dîner à côté de lui, l’avait jugé plus agréable que la majorité des hommes, et avait vaguement souhaité qu’il possédât les autres qualités nécessaires à fixer son attention. Mais jusqu’à présent elle avait été trop absorbée par ses affaires personnelles pour voir autre chose en lui qu’un des aimables accessoires de l’existence. Miss Bart lisait à livre ouvert dans son propre cœur : elle comprit que son subit intérêt pour Selden était l’effet du jour nouveau que la présence de cet homme jetait sur son entourage. Non qu’il fût remarquablement brillant ou exceptionnel : dans sa profession, plus d’un le surpassait qui avait ennuyé Lily durant de fastidieux dîners. C’était plutôt qu’il avait su garder au milieu de la vie mondaine un certain détachement, un air qui lui seyait de considérer le spectacle objectivement, d’avoir des points de contact hors de la grande cage dorée où ils étaient tous entassés pour l’ébahissement des badauds. Combien, de la cage, le monde extérieur semblait séduisant à Lily, tandis qu’elle entendait la porte claquer sur elle !… En réalité, elle le savait bien, la porte ne claquait jamais ; elle demeurait toujours ouverte ; mais la plupart des prisonniers étaient comme des mouches dans une carafe : une fois entrés, ils ne pouvaient plus reconquérir leur liberté. L’originalité de Selden était de n’avoir jamais oublié le chemin de la sortie.

Tel était le secret grâce auquel il remettait au point la vision de Lily. Celle-ci, détournant de lui ses yeux, se mit à scruter son petit monde à travers la rétine de Selden : c’était comme si l’on avait éteint les lampes roses pour laisser entrer le jour poussiéreux. Elle regarda jusqu’au bout de la longue table, étudiant les convives un à un, depuis Gus Trenor avec sa lourde tête de carnivore enfoncée entre ses épaules, tandis