Page:La Revue de Paris 1907 tome6.djvu/481

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qu’il dévorait un pluvier à la gelée, jusqu’à sa femme assise à l’autre extrémité de la plate-bande d’orchidées, qui faisait penser, avec son éblouissante bonne mine, à la devanture d’un joaillier sous la lumière électrique. Et, entre les deux, quel interminable désert ! Comme ces gens étaient mornes et vulgaires ! Lily les passa en revue avec une impatience méprisante : Carry Fisher, ses épaules, ses yeux, ses divorces, et tout son air d’incarner un piquant « écho mondain » ; le jeune Silverton, qui avait eu l’intention de gagner sa vie à corriger des épreuves et d’écrire un poème épique, et qui maintenant vivait de ses amis et ne faisait plus que la critique des truffes ; Alice Wetherall, une liste de visites personnifiée, dont les convictions les plus ardentes avaient trait au style des invitations et à la gravure des menus ; Wetherall avec son perpétuel tic nerveux d’assentiment, son air d’être de l’avis des gens avant même de savoir ce qu’ils disent ; Jack Stepney, avec son sourire présomptueux et ses yeux inquiets, à mi-chemin entre l’huissier et une héritière ; Gwen Van Osburgh, avec tout le candide aplomb d’une jeune fille à qui l’on a toujours dit qu’il n’y a personne de plus riche que son père.

Lily sourit à cette classification de ses amis. Comme ils lui avaient paru différents, quelques heures plus tôt ! Alors ils avaient symbolisé ce qu’elle était en train d’acquérir ; maintenant ils représentaient ce à quoi elle renonçait. Cet après-midi même, ils avaient semblé pleins de brillantes qualités ; maintenant elle voyait bien qu’ils n’étaient que bruyamment stupides. Sous l’éclat de leur vie possible, elle voyait la pauvreté de leurs actes réels. Ce n’était pas qu’elle les eût voulus plus désintéressés ; mais elle les aurait aimés plus pittoresques. Et elle se rappelait avec honte la manière dont elle avait subi tout à l’heure la tyrannie de leurs critériums. Elle ferma les yeux, un instant, et le néant de l’existence monotone qu’elle avait choisie se déroula devant elle comme une longue route blanche sans le moindre changement de niveau ni tournant : il est vrai qu’elle la parcourrait en voiture au lieu de s’y traîner à pied, mais parfois le piéton a le divertissement d’un raccourci, refusé à ceux qui roulent carrosse.

Elle fut réveillée par un ricanement que M. Dorset semblait expectorer des profondeurs de sa gorge maigre.